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1990-2000 : Le Jean Eustache à Pessac

Itinéraire d’un cinéma de proximité

par François Aymé, directeur du cinéma Jean Eustache

 À la fin des années quatre-vingt, l’exploitation cinématographique française connaît une chute spectaculaire des entrées. L’arrivée de nouvelles télévisions (Canal +, La 5, M6), le développement de la vidéo, mais également le manque de remise en question du secteur de l’exploitation, tant en termes d’accueil que d’animation, de communication, de formules tarifaires ou d’investissements, expliquent cette nouvelle crise de la fréquentation.

L’agglomération de Bordeaux n’échappe pas à la règle. Parce qu’elles ne bénéficient pas des économies d’échelle des grands complexes ou des circuits d’exploitation, les salles les plus fragiles ferment les unes après les autres. À Bordeaux, les salles art & essai des Concorde (cours Victor-Hugo et rue Sainte-Catherine), et le complexe de 3 salles Le Marivaux, pourtant idéalement situé au Rond-Point de l’intendance, arrêtent leur exploitation et privent le centre de Bordeaux d’écrans art & essai[1]. Dans le quartier des Chartrons, Le Salon Jaune n’aura été qu’une bien éphémère tentative de faire revivre une salle excentrée sans soutien municipal. En périphérie également, la fermeture de Lidéal-Ciné de Talence puis du Festival à Bègles achève une évolution commencée dans les années soixante-dix.

Deux conséquences essentielles à ces fermetures :

– La concentration du marché du cinéma bordelais autour de la place Gambetta a désormais atteint un sommet. Trois grands complexes sont situés à proximité de la Place Gambetta dans un rayon de quelques centaines de mètres : le Gaumont avec ses 10 salles domine, L’Ariel (6 salles) qui deviendra le cinéma UGC (10 salles) et le Français, alors plus grand cinéma de France (par son nombre de salles : 14 !) et également navire amiral du circuit régional de M. Georges Raymond qui ne s’appelle pas encore le CGR. Plus d’un tiers des entrées d’Aquitaine sont réalisées à l’intérieur de ce périmètre étroit.

– Le secteur art & essai est totalement sous-représenté sur l’agglomération. À la fin des années quatre-vingt, avec une seule salle, Le Trianon Jean-Vigo capitalise son statut d’unique défenseur du cinéma art & essai sur l’agglomération. En effet, aucune alternative n’existe à ce moment-là en périphérie ou en centre-ville. En conséquence, l’UGC, handicapé par une situation dans la ville moins favorable que ses concurrents, va ouvrir progressivement sa programmation à la version originale et au public étudiant face à un Gaumont dominant et plutôt traditionnellement tourné vers le public familial assez aisé. En comparaison, à la même époque, la ville de Toulouse compte 3 cinémas art & essai : L’ABC (3 salles), Le Rex (2 salles), Le Cratère (1 salle), sans compter la Cinémathèque !

Pour mieux comprendre le contexte économique de la fin de cette décennie, il faudrait relire les journaux et magazines professionnels de l’époque. À longueur de colonnes, on prédit la mort « inéluctable » du cinéma face aux progrès technologiques qui vont permettre à tout un chacun de rester chez soi et de voir des films dans d’excellentes conditions techniques. Largement partagée, cette vision pessimiste n’incite guère à l’investissement dans l’exploitation. Le film Cinema Paradiso[2], qui remporte un franc succès public, illustre ce discours funèbre ambiant.

C’est dans ce contexte malheureux que la Ville de Pessac, dont le maire est alors M. Jean-Claude Dalbos (RPR), mène à terme un projet de cinéma initié par son prédécesseur, M. André Pujol (PS), dans l’euphorie de la réforme du cinéma conduite par Jack Lang. Fidèle au credo libéral, il n’est pas question pour l’équipe du Docteur Dalbos de confier à une association, fût-elle municipale, la gestion du cinéma. La mairie se met donc en quête d’un exploitant privé à qui confier la gérance de l’exploitation. Elle aura bien du mal, car les opérateurs d’importance (nationaux ou régionaux) ne s’intéressent pas encore aux périphéries des grandes agglomérations et d’autre part tant les salles ont été mal conçues. L’exploitant qui finalement acceptera, devra réaménager le complexe et surtout créer une troisième salle. En novembre 1985, un complexe de 3 salles, Le Trianon, ouvre ses portes sur l’emplacement même du premier cinéma de la ville, face à l’Église et à l’Hôtel de Ville, près de l’axe principal Bordeaux-Arcachon. La gestion en est confiée à la société O.C.C.P. de M. Jean-Baptiste Achéritéguy, exploitant depuis plusieurs décennies, notamment dans le secteur non-commercial. Malgré un démarrage encourageant la première année (plus de 60 000 entrées payantes), Le Trianon n’est pas en mesure de combattre les tendances lourdes de l’exploitation sans le soutien de la mairie. L’exploitant va subir de plein fouet la tendance nationale d’autant qu’il cumule bien des handicaps : des réelles difficultés d’accès aux films (la priorité au centre-ville bordelais ne connaît pas d’exception) et un équipement mal conçu tant par son entrée (étroite, peu accueillante) que par la conception des salles (petits écrans, balcons, couleurs et tons, ambiance années 1970). Au fur et à mesure de la baisse des entrées, l’exploitant privé indépendant réduira ses coûts et par conséquent la qualité de ses prestations jusqu’à tomber en 1989 à 26 000 entrées annuelles, c’est-à-dire largement en deçà du seuil de rentabilité. Nous ne sommes pas encore à l’heure d’un partenariat entre l’exploitant et la collectivité locale, mais cela ne saurait tarder.

1989-1993: Le Trianon devient le Jean Eustache

Comme nous l’avons déjà noté, les élections municipales vont désormais rythmer l’évolution du parc cinématographique tant à Bordeaux que dans le reste de la France, dans la mesure où les municipalités ont pris une part active à la rénovation des salles dans les secteurs désertés par l’initiative privée. À Mérignac (60 000 habitants), ville jumelle de Pessac (mais aux ressources financières plus conséquentes), M. Michel Sainte-Marie (PS) confie à une société d’économie mixte la réalisation d’un cinéma de 4 salles, 1 000 fauteuils, avec écran de 16 mètres de base et son THX dans la grande salle. D’un coût considérable, cet investissement ne saurait être supporté ni par un indépendant privé, surtout dans le contexte de l’époque, ni par la plupart des villes moyennes. La construction de cet équipement a été décidée suite à une enquête réalisée auprès de la population. Dans le même temps, la ville de Mérignac se dote d’un centre culturel, Le Pin Galant, dont le coût élevé est à la mesure du rayonnement attendu. Ce type d’équipement constitue une matérialisation prestigieuse mais classique d’une politique culturelle municipale de ville moyenne qui possède des moyens financiers importants. Pour la municipalité de Mérignac, le cinéma se conçoit comme un complément du Pin Galant et donc plus comme une activité de loisir au fonctionnement commercial que comme un axe de politique culturelle. En conséquence, elle confiera la gestion du Mérignac-Ciné à M. Bernard Vialle, exploitant depuis plusieurs décennies du Rex à Sarlat, avec pour directrice Mme Régine Brilli, épouse de Paul Brilli, responsable de l’agence bordelaise de distribution AMLF. À Blanquefort (12 000 habitants), au nord de Bordeaux, la municipalité UDF construit un centre culturel de deux salles. Là encore, initialement, la priorité « culturelle » de la municipalité est donnée au spectacle vivant (grande salle) plutôt qu’au cinéma (petite salle). Heureusement, à la demande du directeur, M. Alain Duchatel, venu d’un cinéma art & essai associatif de la banlieue lyonnaise, la grande salle sera également équipée d’un projecteur 35 mm, et le cinéma aura réellement sa place dans la politique culturelle de la commune.

On le voit, à ce moment-là, malgré les incitations du Centre National du Cinéma (prime au maintien de 200 000 F pour tout soutien d’une commune à la reprise d’une salle), l’intervention d’une commune dans le domaine de l’exploitation cinématographique sous le strict angle culturel est une démarche qui est loin d’aller de soi, même si de nombreuses communes en France vont suivre cet axe de travail.

Au printemps 1989, M. Alain Rousset, jeune nouveau maire socialiste de Pessac, souhaite ancrer une large partie de sa politique culturelle dans le cinéma. En termes d’image politique, il désire ainsi proposer une alternative à la ville-centre et aux autres communes périphériques plutôt tournée vers la culture « noble », plus classique (spectacles vivants, musique, art contemporain…). Contrairement à l’agglomération toulousaine, l’agglomération bordelaise n’a en en effet ni Cinémathèque, ni festivals, et quasiment pas de lieu art & essai. Plutôt que de s’engager dans une politique culturelle coûteuse et redondante par rapport à l’offre considérable des communes voisines (Mérignac et Bordeaux, mais également Talence, Gradignan, Canéjan, Léognan, Saint-Médard-en-Jalles), la ville de Pessac va donc, d’une part s’appuyer sur l’équipement cinématographique déjà existant et, d’autre part, créer une manifestation qualitative ambitieuse : le Festival international du Film d’Histoire. Ainsi, le cinéma doit devenir un axe fort de la politique culturelle de la ville avec pour mission plusieurs fonctions : contribuer à l’existence du centre-ville d’une commune périphérique en mal de centralité, servir de pôle d’attraction pour la population étudiante voisine du campus, produire une forte valeur politique ajoutée pour la ville et son maire, tant vis-à-vis des habitants de la commune que pour ceux du reste de l’agglomération.

La reprise du cinéma sera préparée par Mme Marie-Pierre Musyt, adjointe déléguée aux Affaires culturelles, avec l’aide institutionnelle précieuse de M. François Lafaye, alors délégué régional à Bordeaux du Centre National de la Cinématographie. Dès le départ, trois choix fondamentaux sont opérés :

– Le cinéma de Pessac sera géré par son office socio-culturel, une association loi 1901, déjà existante. Le signal est clair : la ville considère le cinéma comme un outil culturel dont elle n’entend pas se dessaisir.

– Après appel à candidatures, la direction du cinéma est confiée à François Aymé, dont c’est, pour la circonstance, la véritable première expérience dans le domaine de l’exploitation cinématographique. Il est vrai que les derniers résultats du Trianon et l’ambiance morose du marché n’ont guère encouragé les candidats. Il n’empêche, la ville de Pessac prend le pari de faire confiance à un directeur qui, en raison de son âge et de sa formation, est susceptible de mettre en place des choix de programmation et d’animation radicalement différents de l’exploitation traditionnelle.

– Poursuivant cette logique, l’association fait le choix (périlleux) de demeurer indépendant en termes de programmation afin de déterminer de la manière la plus directe et la plus précise une politique de choix de films la plus cohérente avec les attentes de la population.

Le fonctionnement du cinéma est pensé pour l’ensemble de la population pessacaise, avec en complément les habitants des communes voisines dépourvues d’équipement cinéma à savoir : Talence, Gradignan, Villenave-d’Ornon, mais aussi Cestas, Canéjan, Léognan sans oublier Bordeaux même.

La programmation doit donc être variée, susceptible de satisfaire tant un public familial, que les adolescents ou les personnes âgées. Elle comprendra à la fois une sélection de films populaires et des films art & essai en version originale sous-titrée. Pour Pessac, la VO constitue une nouveauté distinctive dans la mesure où la VO se trouve alors quasiment absente des autres cinémas des communes périphériques.

En termes de fréquentation et d’objectifs financiers, le pari est d’atteindre en trois ans 60 000 entrées annuelles (contre 26 000 en 1989) et, par là même, de permettre à l’Office socio-culturel de se passer de subvention de fonctionnement à partir de la troisième année. Pour l’exercice 1990, la subvention municipale s’élève à 200 000 F ; la commune prend, en outre, à sa charge les fluides et assure le poids financier du remboursement des investissements mais bénéficie, en contrepartie, du Fonds de soutien à l’industrie cinématographique[3].

Au cours de l’été 1990, la ville consacre 350 000 F de travaux afin de rénover l’entrée et les espaces de circulation du cinéma, de doter la grande salle d’un équipement stéréo et de procéder à un vaste nettoyage des salles et de la façade. Assurés par l’agence L’Épinard Bleu, ces travaux permettent de donner au cinéma un positionnement original, à l’ambiance calme (tons gris, bleus et rose pastel), feutrée et chaleureuse. Le 4 septembre 1990, l’inauguration coïncide avec le changement de nom du cinéma. Le Trianon devient le Jean Eustache, du nom du cinéaste pessacais, auteur des deux Rosière de Pessac (1968 et 1979) et du sulfureux classique des années soixante-dix La Maman et la Putain. De la même manière, les salles Omega, Delta et Epsilon deviennent respectivement les salles Charles Chaplin, Laurel & Hardy et Buster Keaton. Symboliquement, ces nouveaux noms marquent un nouveau départ et surtout présentent le cinéma comme un lieu de patrimoine artistique.

Dès les premiers mois de fonctionnement, les changements sont importants : le nombre de séances augmente (de 9 à 15 séances hebdomadaires dès la première année), la fermeture estivale est supprimée dès le deuxième exercice, une équipe de travail se constitue rapidement. De 2 personnes avant la reprise (une directrice assurant à la fois la caisse, l’accueil, l’entretien, la cabine et la publicité ! ; un exploitant programmateur-gestionnaire et administrateur), l’équipe passe rapidement à 8 (un directeur, une adjointe, deux caissiers, deux opérateurs projectionnistes, un agent d’accueil et d’entretien et une comptable). La moitié de l’équipe étant à mi-temps et en contrats aidés (C.E.S.).

En parallèle, la communication se développe. Au début des années quatre-vingt-dix, à l’exception du secteur art & essai, la quasi-totalité des salles font connaître leurs horaires essentiellement par répondeur téléphonique ou bien par la presse quotidienne régionale. Le Jean Eustache lance un programme bimensuel d’information à 3 000 exemplaires, financé en partie (environ 40 %), par les encarts publicitaires. Le tirage va rapidement augmenter pour atteindre plus de 20 000 exemplaires en 1993. La politique d’animation devient vite l’une des plus dynamiques de l’agglomération. Organisée par une association spécifique pour laquelle le Jean Eustache est prestataire de services, le Festival du Film d’Histoire propose, chaque année autour d’un thème (« Le Temps des colonies » en 1990, « La Guerre froide » en 1991…), une quarantaine de films et des débats de qualité sous la responsabilité de la revue LHistoire. Cette manifestation séduit rapidement plus de 7 000 spectateurs et contribue à la notoriété et à l’image du cinéma bien au-delà des limites communales. Chaque année, le Jean Eustache accueille également les Rencontres latino-américaines (organisées par l’association France Amérique Latine, elles réunissent 3 000 spectateurs) et les Nuits Magiques (consacrées au cinéma d’animation et organisées par l’association Flip Book, et qui totalisent environ 2 000 entrées).

En plus de ces trois manifestations qui remplissent une double fonction (mission de diffusion de films de répertoire et établissement d’étroites relations avec le monde enseignant), le Jean Eustache est à l’initiative d’animations très suivies (les Nuits du cinéma, soirées du court-métrage). De plus, il met en place des créneaux de programmation spécifiques tant pour le jeune public que pour les cinéphiles (avec la création en janvier 1991 des jeudis de Buster Keaton : cycles de films de répertoire).

Malgré toutes ces améliorations, le cinéma de Pessac se heurte au quotidien à un problème crucial : l’accès aux films porteurs. Les mauvais chiffres de la fréquentation nationale n’incitent guère les distributeurs à s’engager dans des sorties trop larges. Les très médiocres résultats antérieurs du Jean Eustache, le manque d’expérience du nouveau directeur, sa propension volontaire à ne pas respecter certaines règles implicites du métier (remise en cause du rythme de programmation hebdomadaire du fait de l’impression d’un programme bimensuel, non respect de la règle 3 salles = 3 films) font que de nombreux distributeurs n’incluent pas Pessac dans leur plan de sortie. De surcroît, il n’est sans doute pas anodin que la directrice du

Mérignac-Ciné, concurrent direct du Jean Eustache, soit également l’épouse de M. Paul Brilli, responsable de l’agence régionale de l’AMLF. En 1991, le film de l’année, Danse avec les loups, est distribué par cette société. Présenté en sortie nationale à Mérignac, Pessac ne l’obtient qu’en 10e semaine. Pour Mérignac, le traitement de faveur est flagrant, car le Jean Eustache réalise déjà des résultats probants. Le directeur fait donc appel au médiateur du cinéma pour obtenir des sorties équitables de la part de l’AMLF et obtient gain de cause. D’autres conflits naîtront notamment avec les sociétés de distribution Gaumont et UGC, également exploitants et concurrents du Jean Eustache, mais au fur et à mesure de l’augmentation de la fréquentation et de la mise en évidence d’un véritable potentiel économique pour la ville, ces problèmes d’accès aux films vont se résorber. Le Jean Eustache ne propose aucune sortie nationale en 1990, une seule en 1991. Il en organisera plus de 50 par an à partir de 1994. La bataille de l’accès aux films est gagnée.

Cette première période se caractérise par la mise en place d’un positionnement différencié (cinéma de proximité familial avec une dominante art & essai, et marqué par de nombreuses animations) et par une forte croissance[4]. Les objectifs initiaux sont largement dépassés et la subvention de fonctionnement est supprimée dès l’année 1994.

1994-1997: en attendant les multiplexes

le Jean Eustache affûte ses armes

Aussitôt atteint ce rythme de croisière, une menace se fait jour. Le premier multiplexe Pathé est ouvert avec succès en périphérie de Toulon. Toujours largement dominante sur le marché bordelais, la société Gaumont envisage deux lieux d’implantation pour un multiplexe de 15 salles : Pessac ou bien la zone du Lac au nord de Bordeaux, avec une nette préférence pour le quartier du Lac et son environnement commercial très dynamique. Des contacts sont pris avec les municipalités. Au Lac, le terrain choisi appartient à la Communauté urbaine de Bordeaux. Les effets néfastes des premiers multiplexes sur leurs concurrents directs inquiètent les maires des communes de l’agglomération équipées d’un cinéma municipal d’autant que des élections municipales approchent. Après avoir commandé une étude de marché à L’Agence pour le Développement régional du cinéma, et pour répondre à la demande de nombreux maires des communes périphériques, Jacques Chaban-Delmas souhaite privilégier un projet sur la rive droite (totalisant 200 000 habitants et quasiment dépourvue de cinéma). Gaumont est débouté. Un accord au sein de la Communauté urbaine de Bordeaux se dessine : tout projet de multiplexe sera soumis à l’approbation commune. Cet accord ne sera malheureusement pas respecté : fortement endettée, la ville de Villenave-d’Ornon, au sud de Bordeaux, autorise l’implantation d’un multiplexe CGR de 15 salles, à proximité d’un centre commercial flambant neuf en bordure de Garonne. Le permis de construire est signé la veille de la parution au Journal officiel de l’amendement Saint-Ellier obligeant tout projet d’implantation de salles de cinéma à être soumis à l’approbation d’une Commission départementale d’Équipement Cinématographique. La première commission française se réunit justement peu de temps après et donne son aval au projet d’implantation du Mégarama (17 salles, plus de 3 000 fauteuils), porté par Jean-Pierre Lemoine (opérateur indépendant), et situé rive droite sur le site de l’ancienne gare d’Orléans.

De son côté, en 1995, la ville de Bègles ouvre Le Festival, un cinéma de proximité de 2 salles situé à l’emplacement de l’ancien cinéma fermé depuis plusieurs années, et en confie la gestion à un opérateur privé (la société ARTEC). Dernier représentant des « cinémas des barrières », le Saint-Genès, sur les boulevards, qui était géré par le même opérateur, a fermé ses portes peu avant. La ville de Talence annonce un projet municipal de 4 à 6 salles, inquiétant pour le Jean Eustache qui continue une croissance régulière[5] tout en se préparant à affronter une concurrence plus rude. Par rapport à de nombreuses grandes agglomérations, l’arrivée des multiplexes à Bordeaux a pris du retard. Des associations se mobilisent contre l’implantation de ces nouvelles grandes surfaces : Trans-Cub intègre ce thème dans son combat pour une ville différente, l’association ProxiCUB dépose un recours contre le projet du Mégarama. Par ailleurs, en raison de la situation en bordure de Garonne qui ne facilite pas les travaux, de l’enveloppe globale élevée (plus de 100 MF), du montage complexe[6], le projet a du mal à prendre corps. Cependant, il est clair alors que la plupart des observateurs ont fait une lourde erreur d’analyse : il n’y aura pas un multiplexe, ni même deux, mais plus vraisemblablement trois ou quatre. L’UGC fait le choix de rénover son équipement en centre-ville et de capitaliser tout son travail d’animation et de programmation art & essai en VOSTF (compensant ainsi la faiblesse de ce créneau à Bordeaux).

Dans ce contexte, le Jean Eustache cherche à conforter sa situation. En complément du programme bimensuel, il édite désormais une gazette, c’est-à-dire un vrai journal de 20 pages, tiré à 18 000 exemplaires, entièrement rédigé par une équipe d’étudiants bénévoles cinéphiles et valorisant principalement la programmation art & essai. Cet outil de communication porte indéniablement ses fruits. En termes de programmation, le Jean Eustache renforce sensiblement son poids en programmant le centre culturel des Colonnes de Blanquefort. Le centenaire du cinéma est l’occasion de mettre en place des animations originales et ambitieuses : hommage à Jean Eustache, baptême de tous les fauteuils par les spectateurs, réalisation d’un prégénérique en animation, accueil d’un spectacle racontant l’histoire des frères Lumière… Une nouvelle rubrique de programmation instituant un système de reprise (les séances ultimo) et élargissant l’offre de films est mise en place avec succès. Le cinéma de Pessac intègre le réseau Europa Cinémas (1996) qui a pour but de soutenir les salles diffusant prioritairement des films européens. Le cinéma développe de plus en plus de formules tarifaires attractives basées sur la fidélisation du public (Passe Gazette : 270 francs les 10 entrées, non nominatif et non limité dans le temps), sur l’incitation à venir à des séances creuses et sur le partenariat avec des restaurants locaux. La Ville de Pessac soutient de manière efficace ces changements par des investissements réguliers dans l’équipement du cinéma : agrandissement des écrans, généralisation progressive du son Dolby SR puis digital, installation de la climatisation, achat d’une caisse informatisée, installation d’un montant handicapés. En revanche, la municipalité se heurte au problème de l’extension nécessaire du cinéma tant en termes d’accueil que de nombre de salles. Des obstacles fonciers caractéristiques du centre-ville bloquent l’agrandissement du Jean Eustache[7].

Et deux nouveaux périls menacent l’avenir du cinéma : l’arrivée d’un complexe art & essai de 5 salles du circuit Utopia, d’abord pressenti dans la ville voisine à Talence, avec finalement une implantation dans le quartier Saint-Pierre à Bordeaux, et surtout l’arrivée annoncée d’un multiplexe de taille moyenne (1 450 fauteuils) à Talence centre. Ainsi, le cinéma de Pessac est concurrencé tant par l’attractivité de l’animation de Bordeaux-centre que par le confort proposé par les multiplexes notamment pour les films à grand spectacle, ou encore par l’arrivée d’un nouvel opérateur performant sur le créneau art & essai.

En réponse à cette situation, quatre options déjà existantes vont être accentuées :

  • La modernisation du lieu sous le signe de la différenciation et de la convivialité : l’architecte Olivier Baudry réalisera, à l’été 1997, une façade lumineuse rendant hommage à de grands films sur des toiles géantes de 4 m sur 4 m et donnant une véritable lisibilité et une meilleure identité au bâtiment. Dans la même logique, Olivier Baudry et Jean-Charles Zebo prépareront pendant l’été 1998 la rénovation des salles Laurel & Hardy (très colorée, pensée notamment pour être appréciée des enfants) et Buster Keaton (plus intimiste et plus classique). Dans les deux cas, la qualité des fauteuils et la visibilité optimum sont privilégiées sur la capacité de la salle;
  • Le jeune public et les opérations scolaires vont devenir une véritable priorité : le Jean Eustache assure désormais la coordination départementale de l’opération École et cinéma et met en place une programmation annuelle jeune public art & essai à partir de la rentrée1998. Ces opérations sont intégrées dans une convention de développement cinématographique signée entre la ville de Pessac et le Centre National de la Cinématographie pour trois ans;
  • Suite au départ de la manifestation Les Nuits Magiques, le Jean Eustache propose à la ville d’organiser son propre festival consacré aux relations cinéma et littérature. La première édition, en janvier 1997, « La Littérature britannique à l’écran», rencontre un vif succès (9 000 entrées) qui vient compléter l’écho toujours grandissant du Festival international du Film d’Histoire (en 1998, sur le thème « Le bilan du siècle», le festival enregistre plus de 12 000 entrées).

 

1998: les cinémas de proximité font de la résistance

En octobre 1997, les deux premiers projets Méga CGR à Villenave-d’Ornon (avec accès par rocade) et UGC Ciné Cité au centre de Bordeaux ouvrent leurs portes. Simultanément, les cinémas indépendants créent l’Association des cinémas de proximité de la Gironde, afin de mettre en place des actions de communication, d’animation (Quinzaine du cinéma européen), de politiques tarifaires (ticket ciné-proximité commun destiné aux comités d’entreprise) et de soutien à l’accès au film (aide au tirage de copies complémentaire à celui de l’ADRC). La mission de cette nouvelle association est surtout de sensibiliser les élus, la presse et le public à la nécessité de préserver la valeur sociale et urbaine des cinémas de proximité. Cette association qui regroupe 12 cinémas, essentiellement répartis autour de Bordeaux est présidée par François Aymé.

Avant son ouverture, les observateurs autorisés ne donnaient pas cher du Méga-CGR : la zone d’implantation ne bénéficie pas d’une bonne image, le centre commercial voisin rencontre des difficultés, l’opérateur CGR ne peut se prévaloir du prestige ou de la surface financière des sociétés UGC ou Gaumont. Les premiers résultats sont si peu concluants que l’opérateur doit gonfler ses chiffres. Très rapidement et notamment grâce à une actualité cinématographique qui correspond bien à son public (Titanic, Le Dîner de cons, Taxi, Les Visiteurs n° 2), le Méga CGR trouve un large public (plus de 1,1 million d’entrées en 1998) qui le place dans les dix premiers cinémas de province français et lui permet de prendre la première place sur la CUB. La facilité d’accès et le parking gratuit constituent des atouts décisifs pour une agglomération bordelaise asphyxiée par la circulation automobile. Avec un coût d’investissement bien supérieur au projet périphérique concurrent, l’UGC Ciné Cité ne remportera pas un succès aussi net mais gagnera malgré tout largement la bataille du centre-ville. En revanche, le circuit national UGC devra s’aligner très rapidement sur les tarifs extrêmement bas pratiqués à Bordeaux (27 F le mercredi ou le lundi pour tous), tarifs lancés initialement par le circuit CGR avant même l’ouverture des multiplexes !

Malgré cette nouvelle concurrence et une fermeture de deux salles pendant deux mois pour travaux, le Jean Eustache va plutôt bien résister : 176 000 entrées en 1997, 168 000 en 1998. Ce n’est pas le cas de nombreux cinémas de proximité qui enregistrent des chutes de l’ordre de 10 à 30 %. Le Jean Eustache semble bien avoir capitalisé un public fidèle.

Les ouvertures du Mégarama de Bordeaux-Bastide et de l’Utopia sont prévues à l’automne 1999. Le nombre de salles sur l’agglomération bordelaise doit donc doubler en l’espace de deux ans. C’est à ce moment que l’Association des cinémas de proximité apprend que le projet de Gaumont pour son site de Talence passe de 1 450 à 3 000 fauteuils. Ce changement de capacité oblige le projet à être examiné par une Commission départementale d’équipement cinématographique. Les cinémas de proximité décident alors de mobiliser les élus (des communes périphériques, de la CUB et du conseil municipal bordelais), la presse, le public mais également les membres de la CDEC (Chambre de commerce et d’industrie, chambre des métiers, association de consommateurs, ville de Bordeaux, CUB ou encore la DRAC Aquitaine qui prépare ses recommandations). Signature de pétitions, organisation de plusieurs débats publics, nombreux articles dans la presse : le projet fait débat. Les arguments des cinémas de proximité sont simples :

– le site choisi par Gaumont est localisé dans la zone sud-ouest de Bordeaux à proximité du Méga-CGR et des cinémas de Pessac, Bègles et Mérignac, et se trouve relativement proche du centre-ville et du Mégarama ;

– l’ouverture imminente de deux projets ambitieux (Mégarama et Utopia) ne permet pas de faire une analyse pertinente de la concurrence et du véritable potentiel du projet ;

– la guerre des prix (dont on ne connaît guère la limite) montre bien que le marché, déjà quasiment saturé, n’est plus concurrentiel. Dans ces conditions, les investissements lourds d’un multiplexe sont très aléatoires. De plus, aucune ville de province n’étant équipée de 4 multiplexes, on ne dispose pas d’exemples comparatifs permettant de valider le projet.

Malgré cet argumentaire développé lors d’une audition en juillet 1999, le projet Gaumont passe par 4 voix pour (CUB, ville de Bordeaux, de Talence et Chambre des métiers), 2 voix contre (Chambre de commerce et association de consommateurs) et une abstention. Catherine Trautmann fera appel de cette décision, après une demande écrite de douze maires des villes périphériques. Porté par M. Alain Cazabonne, maire de Talence (à l’époque, nous sommes à moins de deux ans des élections municipales), le projet Gaumont, examiné par la Commission nationale d’Équipement cinématographique, obtient son agrément définitif.

Au cours de cette année 1999, la tendance nationale est à la baisse de manière significative en raison d’une offre de films moins attractive : pour la première fois depuis quatre ans l’ouverture d’une quinzaine de multiplexes n’a pas provoqué « automatiquement » une augmentation de la fréquentation nationale. Autrement dit, la rentabilité des lourds investissements consentis par UGC, Gaumont, Pathé ou CGR reste largement tributaire de la production. Dans ce contexte, le cinéma de Pessac résiste bien : 166 000 entrées en 1998 (avec Titanic), 161 000 entrées en 1999. En revanche, la guerre des tarifs a des effets négatifs sur le chiffre d’affaires ; le compte d’exploitation du Jean Eustache est déficitaire pour la troisième année consécutive. Après avoir racheté le local commercial mitoyen de l’entrée du cinéma, la ville de Pessac fait aménager l’espace « À côté du ciné » (avec café, boissons fraîches, coin jeux et lectures, notamment pour les enfants) dans lequel le public peut se retrouver avant ou après la séance. Le Jean Eustache dispose enfin d’un espace convivial, précieux dans le cadre d’animations. Mais, 1999 est surtout l’année de naissance d’un projet novateur capital : L’École du regard.

Le projet part de quelques constats très simples :

  • Le Jean Eustache doit assurer sa pérennité sur ce qui constitue à la fois sa valeur culturelle et distinctive: la diffusion art & essai, ses nombreuses animations et surtout son travail en direction du jeune public et du milieu scolaire;
  • Le développement de l’éducation à l’image est un enjeu citoyen et politique majeur. Mais il se heurte d’une part au problème de formation des enseignants et d’autre part à l’absence d’outils pédagogiques (notamment en termes de lieux de travail adaptés).

Ainsi, en avril 1999, François Aymé propose d’orienter le développement du cinéma Jean Eustache vers une École du regard. C’est-à-dire de concevoir l’agrandissement du cinéma à partir des contraintes et des besoins de l’éducation à l’image (rénovation d’une salle conçue spécialement pour l’enseignement du cinéma), création d’un atelier du ciné permettant une découverte de l’histoire et des techniques du 7e art et ouverture d’une quatrième salle répondant aux besoins des manifestations régulièrement accueillies ou organisées par le cinéma pessacais. L’objectif est donc que le Jean Eustache devienne un pôle régional d’éducation à l’image : c’est-à-dire un lieu de référence labellisé par le Ministère de la Culture, capable de mettre en place des actions de formation, de diffusion, d’animation, de réflexion et de documentation.

Après l’accord de principe de M. Alain Rousset, une étude préalable est lancée auprès des partenaires institutionnels, dans le cadre de la convention de développement cinématographique entre le CNC et la Ville de Pessac.

L’année 2000 s’annonce difficile. Première année complète de fonctionnement pour l’Utopia et le Mégarama, qui atteignent chacun les objectifs annoncés (250 000 et 750 000 entrées). Heureusement, l’ouverture du Gaumont de Talence est reportée. De son côté, le Jean Eustache connaît un changement très important. Pour des raisons de modification du droit de la fiscalité des associations, l’office socio-culturel, non assujetti à la TVA et à la taxe professionnelle, n’est plus en mesure d’assurer la gestion du cinéma. La ville de Pessac va susciter la création d’une association spécifique dédiée à la gestion, à l’animation et à la programmation du Jean Eustache. Si l’équipe et le fonctionnement restent inchangés, en revanche, le conseil d’administration est constitué afin d’apporter un soutien effectif au cinéma. L’adhésion à l’association est ouverte aux spectateurs ce qui permet également implication et soutien du public.

Le cinéma de Pessac continue à développer sur deux axes :

– La valorisation et la défense d’un réseau de cinéma de proximité avec la participation à la création de l’association des Cinémas de Proximité d’Aquitaine. Cette nouvelle structure fédère les associations départementales de la région Aquitaine. Créée en avril, elle organise dès mai 2000 la Quinzaine du cinéma britannique (50 cinémas, une trentaine de films). C’est la première fois que les cinémas de proximité s’unissent pour réaliser un projet culturel commun ;

– Le projet de L’École du regard se met en place. L’Agence pour le développement régional du cinéma réalise une étude pour la rénovation de la salle Charles Chaplin. Le conseil d’administration du Jean Eustache donne son feu vert pour la création d’un poste à plein temps entièrement consacré au jeune public et au travail scolaire. Parallèlement à la mise en place d’une étude de définition du pôle régional d’éducation à l’image, le Jean Eustache met en place des actions de préfiguration de l’École du Regard : ciné-club lycéen, l’opération piano burlesque (diffusion de courts-métrages burlesques accompagnés au piano en première partie de films jeune public), poursuite des journées de formation, participation au colloque Pasolini organisé par l’Université Montesquieu. Ces actions complètent un programme d’éducation à l’image déjà très complet : coordination d’École et cinéma en Gironde, programmation jeune public annuelle, propositions scolaires dans le cadre des rencontres « On tourne les pages », participation à Un Été au Ciné, etc.

Parallèlement, la guerre que se livrent les circuits s’intensifie. Suite à une offre commerciale très attractive du Méga CGR (un tarif à 25 F sur présentation de coupons à Noël), le Mégarama riposte en février : quinze jours à 20 F et pour tous les films. C’est une première en France. Tous les autres cinémas s’alignent à l’exception du Méga CGR, du Mérignac Ciné et des deux cinémas art & essai du centre de Bordeaux. C’est un succès populaire mais qui met en évidence les véritables dangers de cette surenchère : les équipements de grande capacité avec une offre de films très large gagnent la bataille.

À l’échelle nationale, l’année 2000 sera surtout marquée par l’arrivée de la fameuse carte UGC illimité qui bouleverse totalement l’exploitation, notamment sur le marché parisien. La carte UGC illimité sape deux piliers de la réglementation :

  • La valeur fixe (33 F) du billet débité pour une entrée délivrée à l’utilisateur d’une carte ne correspond absolument pas à l’encaissement réalisé mensuellement par la société UGC (98 F par mois). Et ce, quel que soit le nombre d’entrées délivrées dans un même mois pour une même personne;
  • Par conséquent, le principe de reversement de la recette auprès du distributeur, du Centre National de la Cinématographie (Taxe spéciale additionnelle), de la SACEM et de l’État est basé sur un pourcentage certes fixe par rapport au billet mais totalement aléatoire par rapport à la somme réellement encaissée par la société UGC. Autrement dit, le fruit de l’abonnement mensuel n’est pas reversé sur la base des pourcentages habituels du cinéma [8];
  • Cela signifie, en conclusion, que pour gagner des parts de marché, UGC a trouvé un moyen pour réduire sa marge bénéficiaire compensée par une incitation illimitée à la fréquentation. UGC est ainsi moins dépendant des fluctuations de l’offre de films (il base une partie non négligeable de ses recettes sur un public captif). Avec 130000cartes vendues en quelques mois, UGC a acquis rapidement une position dominante sur le marché parisien, et ce malgré les réserves du ministère de la Culture, les associations de cinémas indépendants et la mise en place d’une carte Gaumont-MK2 trop tardive.

À Bordeaux, le succès de la carte n’est absolument pas flagrant. Les prix sont déjà très bas (25 F tarif étudiant permanent dans tous les cinémas contre 37 ou 38 F à Paris, par exemple), et surtout UGC n’a pas, à Bordeaux, la position dominante qu’il possède à Paris. On parle de 2 000 cartes vendues. En situation financière difficile, la société Gaumont annonce en décembre une fusion avec Pathé et confirme le projet de Talence dont les travaux n’ont toujours pas été lancés.

Fin 2000, le cinéma de Pessac atteint 160 000 entrées, soit moins 0,7 % par rapport à l’année précédente, avec une tendance nationale annoncée à + 6 %. Le travail en direction du public scolaire et des enfants a porté ses fruits, le public art & essai est très fidèle. Dix ans de fonctionnement ont conféré au Jean Eustache une bonne image de marque.

Le premier bilan de l’arrivée des multiplexes est contrasté sur Bordeaux. En termes économiques, le marché a connu une nette progression. Il passe de 2,5 millions d’entrées en 1997 à plus de 4 millions en 2000. La variété de programmation, l’offre de films en VOSTF et la durée d’exposition sont améliorées notamment grâce à l’UGC Ciné Cité et aux cinémas d’art & essai. L’arrivée d’Utopia, la rénovation de l’UGC ont permis au centre-ville de Bordeaux de demeurer très attractif. Autant de points positifs pour le public. En revanche, les points noirs sont également nombreux : l’arrivée du Gaumont de Talence, l’annonce d’un deuxième projet UGC à Bruges, la fragilisation de l’ensemble des cinémas de proximité et du Trianon Jean Vigo, les fermetures probables du Gaumont de Bordeaux et du Français, la difficulté de prévoir tout amortissement à long terme compte tenu de la guerre des prix. Pour exemple, les premiers résultats d’Utopia (250 000 entrées annuelles pour 5 salles), pourtant fort honorables, ne permettent pas d’amortir les coûts d’investissements (18 MF) et de fonctionnement de ce cinéma bordelais. La concurrence bordelaise est clairement nettement plus rude qu’ailleurs. Ainsi à Toulouse, l’Utopia enregistre plus de 340 000 entrées avec un équipement nettement moins performant (seulement trois salles non rénovées).

Début 2001, le cinéma de Pessac prépare une convention avec le GIE Sagec-

Ciné 32[9]. Le Jean Eustache et les Colonnes de Blanquefort adhèrent au GIE, François Aymé entrant dans le groupe de travail de programmation. Pour le cinéma de Pessac, il s’agit de peser plus lourd auprès des distributeurs dans la perspective de l’arrivée du Gaumont à Talence et de consacrer une part plus importante à la programmation afin d’affiner encore le difficile travail de prescription.

Consommateur ou spectateur

Quelle est la place et l’avenir du cinéma Jean Eustache dans ce paysage ? L’enjeu premier est d’assurer la mission initiale de service public remplie par le cinéma : demeurer un lieu de proximité accessible à tous et mariant une programmation de qualité grand public avec une sélection de films art & essai et jeune public. Dans un deuxième temps, c’est d’engager, à travers l’École du regard, une véritable politique de développement de l’éducation à l’image par un équipement spécifique et par la mise en place d’actions de formations et de sensibilisation. Enfin, il s’agit, tant à travers les associations départementales, régionales que dans le cadre de structures nationales (ADRC, AFCAE), d’engager une mobilisation pour la défense d’un cinéma de proximité de qualité présent sur l’ensemble du territoire. Ce réseau de proximité doit être bâti non seulement sur des qualités d’équipement et de programmation mais également sur la nécessaire sensibilisation des élus, sur la formation de professionnels de l’exploitation et sur la promotion de l’éducation à l’image. Pour que le spectateur ne devienne pas définitivement un simple consommateur d’images.

Le pari du Jean Eustache est de pérenniser un positionnement culturel de proximité et de s’engager dans le développement de l’éducation à l’image. C’est-à-dire demeurer un lieu où l’offre de films reste accessible à tous tout en favorisant à la fois une véritable diffusion culturelle du film, en assurant une animation de proximité et surtout en insufflant une politique d’éducation à l’image à l’échelle locale et régionale.

François Aymé

Texte initialement paru in Jean-Paul Callède [dir.], Métamorphoses de la culture, Pessac, Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, 2002, pp. 187-199.

[1] La difficulté bien connue de la succession au sein des PME n’est pas étrangère à l’arrêt de ces entreprises.

[2] Sorti en 1989, ce film de Giuseppe Tornatore réalise en France plus de 2 millions d’entrées et se situe en 11e position en France derrière 10 films américains qui totalisent près de 32 millions de spectateurs, soit plus du quart des entrées (120 millions).

[3] Gérée par le CNC, l’aide automatique qui permet, par le fonds de soutien, de rembourser jusqu’à 90 % des investissements est proportionnelle à la taxe spéciale acquittée par la salle. En conséquence, plus le cinéma fera des entrées, plus vite sa dette sera effacée…

[4] 1990 : 35 000 entrées ; 1991 : 52 000 entrées ; 1992 : 73 000 entrées ; 1993 (l’année des Visiteurs avec une bonne croissance nationale) : 108 000 entrées.

[5] 1999 : 118 000 entrées, 1995 : 138 000 entrées : 1996 : 158 000 entrées.

[6] Construit par le groupe Bouygues qui a bénéficié de larges subventions, le Mégarama sera exploité en leasing par un opérateur indépendant.

[7] Une agence bancaire est située sous la salle Laurel & Hardy et l’emprise foncière du

supermarché SCORE « encercle » le Jean Eustache lui interdisant toute extension.

[8] 11 % pour la TSA, 1,1 % pour la Sacem, 5,5 % de TVA, 41 % reviennent au distributeur.

[9] Entente de programmation réunissant plus de 120 cinémas et représentant près de 3 millions d’entrées.

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