Le baptme rŽpublicain de Ruggles ˆ Red Gap

Les photographes de la guerre de sŽcession, le grand portraitiste Matthew B. Brady qui vit dŽfiler devant son objectif toutes les personnalitŽs des ƒtats-Unis durant un demi-sicle et surtout son Žlve Alexander Gardner ont laissŽ de trs nombreux clichŽs dĠAbraham Lincoln notamment durant la guerre civile ; diffusŽs dans le monde entier, ils ont ainsi contribuŽ ˆ fixer la reprŽsentation iconographique du 16me PrŽsident. Ces clichŽs ont ensuite servi de modle aux dŽclinaisons de la reprŽsentation du PrŽsident sur divers supports : peintures, statuaires (du Mont Rushmore ˆ la statue monumentale dans le mausolŽe ˆ sa mŽmoire ˆ Washington), pices de monnaie ou billets de banqueÉ

 

Le cinŽma puis la tŽlŽvision se sont chargŽs dĠanimer ces images fixes[1] et de les diffuser dans le monde entier. La familiaritŽ du public amŽricain avec lĠapparence du PrŽsident Abraham Lincoln, sa longue silhouette, son visage sŽvre encadrŽ par une barbe taillŽe en collier, constitue une des raisons de la place dominante quĠil occupe dans les fictions aussi bien cinŽmatographiques que tŽlŽvisuelles : il est, de loin, le PrŽsident amŽricain le plus prŽsent sur les Žcrans. Evidemment, la place capitale que ce pre fondateur en second de la Nation tient ˆ la fois dans lĠhistoire et la mythologie politiques des USA[2] explique plus profondŽment encore cette reprŽsentation prŽpondŽrante dans les fictions amŽricaines.

"Ds les premires annŽes du XXe sicle, il (Lincoln) est prŽsent dans des petits films na•fs comme des images dĠEpinal, destinŽs ˆ enseigner les rudiments dĠhistoire amŽricaine aux immigrants rŽcemment installŽs outre-Atlantique. Il devient trs t™t la grande figure totŽmique nationale, porteuse de tous les messages patriotiques et unificateurs"[3]

 

La prŽsence du PrŽsident Abraham Lincoln varie dans les rŽcits de manire considŽrable. Le PrŽsident peut tre appelŽ ˆ jouer un simple r™le de figuration symbolique pour asseoir la vraisemblance gr‰ce ˆ une connotation historique : Iron Horse de John Ford, 1924 ou How The West was Won, 1962[4]. LĠŽvocation de son assassinat peut tre utilisŽe comme moteur ou mme initiateur de la fiction. Birth of a Nation de David W. Griffith, 1915, reconstitue scrupuleusement lĠattentat au thŽ‰tre Ford et un carton ne manque pas de noter "An Historical Facsimile". LĠassassinat ouvre la deuxime partie de ce film ŽvŽnement qui marque une rupture dans lĠhistoire du cinŽma amŽricain : "C'est une page fulgurante d'histoire et tout y est vrai" selon le PrŽsident en exercice Woodrow Wilson. The Prisoner of Shark Island (Je nĠai pas tuŽ Lincoln, John Ford, 1936) dŽbute par lĠanecdote cŽlbre de la reprise de Dixie ˆ Richmond sur ordre du PrŽsident vainqueur depuis le balcon du bureau de Jefferson Davis : la fin de la guerre civile signifie le retour ˆ lĠunitŽ nationale. Puis, lĠassassinat lance le rŽcit qui place justement en son centre la question de la nŽcessaire rŽconciliation entre ennemis dĠhier. The Plainsman (Une aventure de Buffalo Bill, Cecil B. DeMille, 1936) sĠouvre sur une sŽquence faisant fonction de prologue : la dernire rŽunion de cabinet de Lincoln porte sur la conqute de lĠOuest comme solution aux questions de la rŽinsertion des anciens combattants et le PrŽsident rŽaffirme la nŽcessitŽ de sŽcuriser la Frontire. La rŽunion sĠachve quand Mary Lincoln interrompt les Žchanges pour rappeler ˆ son Žpoux quĠil a promis de lĠaccompagner au thŽ‰tre FordÉ Aprs un fondu au noir, le rŽcit dŽbute vraiment avec le vŽritable hŽros du film : Bill Hickok (Gary Cooper) qui sĠapprte ˆ repartir vers lĠOuest.

 

Bien sžr, il existe Žgalement de trs nombreux films o Lincoln occupe le centre du rŽcit. Dans Abraham Lincoln[5] de David W. Griffith, cĠest ˆ Walter Huston que revient lĠhonneur dĠincarner le grand prŽsident dans une hagiographie qui reprend les grands moments de la mythologie historique : la cabane en rondin[6], lĠamour meurtri pour Ann Rutledge, la rencontre avec Mary Todd, lĠŽlection, la guerre et enfin lĠassassinat. Sans ambigu•tŽ, le film se termine sur la statue de Lincoln du mŽmorial de Washington aurŽolŽe de lumireÉ

 

La prestation dĠHenry Fonda dans Young Mister Lincoln de John Ford (1939) reste dans la mŽmoire des cinŽphiles du monde entier : sžrement le plus beau film consacrŽ au jeune avocat de Springfield. Eisenstein a longuement Žcrit sur Young Mister Lincoln pour dire son enthousiasme :

"Il est Žtonnant de voir avec quelle intuition et avec quel art le gentil jeune homme quĠest Henry Fonda se mŽtamorphose en un tel Don Quichotte, dont lĠarmure est la Constitution amŽricaine, dont le casque est le traditionnel haut-de-forme dĠavocat de village, dont la Rossinante est le mulet trottinant du haut duquel il touche le sol de ses jambes infinies. CĠest prŽcisŽment tel et bien vivant quĠil passe devant nous sur lĠŽcran. La vŽracitŽ du personnage et de son apparence peut tre contr™lŽe par des millions de pages Žcrites en AmŽrique sur Lincoln sans parler des pices et des billets ˆ son image."[7]

 

Certains acteurs ont tenu le r™le ˆ de nombreuses reprises jusquĠˆ tre identifiŽs au PrŽsident par les spectateurs et cela pendant toute une dŽcennie. Ralph Ince lĠa incarnŽ 7 fois entre The Battle Hymn of the Republic de Stuart Balckton et Lawrence Trimble (1911) et The Highest Law dirigŽ par lui-mme en 1921. Dans les annŽes 30, cĠest ˆ Frank McGlynn Sr. que revient lĠhonneur de reprŽsenter le plus souvent le grand homme ; il le fait ˆ 14 reprises dont principalement Wells Fargo de Frank Lloyd (1937), The Plainsman et The prisoner of Shark Island dŽjˆ citŽs.

 

Signe des temps, ˆ partir des annŽes 70, cĠest plut™t ˆ la tŽlŽvision, que les acteurs hollywoodiens appara”tront sous les traits du grand prŽsident : Jason Robards (en 1964 dans Abe Lincoln in Illinois de George Schaefer puis ˆ nouveau en 1991 dans The perfect Tribute de Jack Bender consacrŽ ˆ The Gettysburg Address[8] et 1992 il prte sa voix pour un Lincoln ; son pre avait jouŽ dans le Lincoln de GriffithÉ), Gregory Peck (The Blue and the Gray dĠAndrew V. McLaglen en 1982),  Charlton Heston prte Žgalement sa voix ˆ Lincoln dans le documentaire historique The Great Battles of the Civil War (1994), Kris Kristofferson en 1995 et Tom Hanks en 2003 dans Freedom : A History of US. Enfin, la liste ne saurait tre close. Steven Spielberg a un Lincoln en prŽ-production pour le grand Žcran avec Liam Neeson dans le r™le titre avec une sortie prŽvue en 2008 ou 2009.

 

Pour tre complet, il faudrait ajouter ˆ ces dizaines de fictions (plus de 200 ˆ ce jour), les films o la figure de Lincoln est simplement ŽvoquŽe ; Žvocation pas forcŽment perue du reste par tous les spectateurs : ainsi le pome cŽlbre de Walt Whitman, O Captain ! My Captain !, qui joue un r™le important dans le succs mondial de Dead Poets Society[9] a ŽtŽ composŽ en hommage ˆ Lincoln et mme si John Keating (Robin Williams) le rappelle au dŽbut du film ˆ ses Žlves, il nĠest pas sžr que tous les spectateurs en saisissent le sens : le professeur non-conformiste sĠinscrit dans une filiation prestigieuse pour lŽgitimer ses pratiques pŽdagogiques.

 

En revanche, dĠautres films sont plus explicites. Lorsque le tout nouveau sŽnateur Smith (James Stewart) arrive ˆ Washington, il Žchappe ˆ ses tuteurs pour dŽcouvrir le cÏur et lĠ‰me de lĠAmŽrique ˆ travers les principaux lieux de mŽmoire de la capitale des Etats-Unis. Il termine son plerinage en allant se recueillir au mŽmorial de Lincoln. Fortement Žmu, il dŽcouvre gravŽ dans le marbre, sur un des murs du mŽmorial, The Gettysburg Address ; un gros plan fait dŽcouvrir les premiers mots aux spectateurs en mme temps quĠau jeune SŽnateur, puis ˆ ses c™tŽs, un vieil homme fait lire le texte ˆ un enfant (son petit-fils ?). Les mots rŽsonnent dans toute leur solennitŽ et montrent au chef des boy-scouts devenu sŽnateur le chemin ˆ suivre. LĠenfant achve sa lecture pendant quĠun autre vieil homme pŽntre dans le sanctuaire et se dŽcouvre (gros plan sur le visage dĠun homme du peuple et noir) : "É that from these honored dead we take increased (lĠenfant achoppe sur le mot et le vieil home le reprend) devotion to that cause for which they gave the last full measure of devotionÉ that we here highly resolve that these dead shall not have died in vainÉ that this nation, under God, shall have a new birth of freedom (lĠenfant achoppe ˆ nouveau ce qui permet de souligner : freedom)... and that government of the people...by the peopleÉfor the people...shall not perish from this earth". Plus tard dans le rŽcit, aprs toutes les avanies qu'il a rencontrŽes, en plein doute et perdu dans la grande ville, il se retrouve ˆ nouveau devant la statue de LincolnÉ Sous le regard sŽvre du grand PrŽsident, le jeune Jefferson Smith puise en ce lieu solennel la force de mener son combat ˆ terme aprs que Saunders (Jean Arthur, son attachŽ parlementaire dont il est amoureux) lui ait redonnŽ courage. Fin de la sŽquence sur un gros plan du visage de Lincoln avec en surimpression la cloche de la LibertŽ[10].

 

Dans Ruggles of Red Gap de Leo McCarey (1934), lĠŽvocation de Lincoln occupe une place encore plus dŽcisive dans le rŽcit : les personnages font rŽfŽrence ˆ lui ˆ de nombreuses reprises et, surtout, Ruggles, le r™le titre, dŽclame dans son intŽgralitŽ The Gettysburg Address ˆ un moment charnire du film. Ce recours ˆ la figure du PrŽsident assassinŽ contribue sans aucun doute au statut du film ; Ruggles of Red Gap ne peut se rŽduire ˆ un film de genre, une simple comŽdie : mme si Ruggles of Red Gap est sans aucun doute une des plus grandes comŽdies hollywoodiennes, cĠest aussi une borne dans le cinŽma amŽricain et dans sa relation ˆ lĠhistoire des Etats-UnisÉ 

Ruggles of Red Gap

En ce printemps 1908, lorsque Ruggles[11] descend du train dans la petite gare de Red Gap, une modeste bourgade de lĠOuest AmŽricain, il incarne, avec raideur mais non sans une certaine fiertŽ, la quintessence du majordome anglais. Entirement dŽvouŽ au comte George Burnstead[12] quĠil sert depuis toujours (en fait, sa famille est mme au service des comtes depuis plusieurs gŽnŽrations et il a hŽritŽ, en quelque sorte, de cette charge quĠil remplit comme une mission), Ruggles accompagne ses nouveaux ma”tres, Effie et Egbert Floud[13], ˆ Red Gap dans lĠEtat de Washington. Ce couple de nouveaux riches lĠont Ç gagnŽ È lors dĠune partie de Poker ˆ Paris et Ruggles a acceptŽ avec flegme, comme il se doit, mais non sans rŽpugnance de quitter lĠEurope civilisŽe pour les Etats-Unis, le pays de lĠesclavage et des sauvages indiens[14]... Cette soumission dit bien lĠintŽriorisation par Ruggles dĠune forme de servilitŽ qui le lie ˆ son ma”tre puisque, aussi bien, en ce dŽbut du XXe sicle, le servage nĠexiste plus depuis fort longtemps dans la vieille Europe et mme depuis la fin du Moyen ‰ge en Grande-Bretagne... Et tout le talent de McCarey est de montrer dans le comportement de Ruggles cette intŽriorisation des normes.

 

Riche hŽritire et forcŽment snob - nĠaffecte-t-elle pas de parler franais[15] ? -, Effie espre que Ruggles enseignera bonnes manires et ŽlŽgance ˆ son cow-boy de mari afin dĠŽpater les gens biens de Red Gap. Peine perdue, Egbert est trop attachŽ ˆ son mode de vie, ˆ ses moustaches et ˆ ses costumes ˆ carreaux et s'entte ˆ traiter son valet comme un Žgal ce qui choque profondŽment Ruggles. Lorsque Egbert argumente, fort maladroitement tant le refus des cloisonnements sociaux lui semble aller de soi et tre Ç naturel È, contre lĠenttement de son domestique, il cherche ˆ lŽgitimer son propos en ayant recours ˆ la figure tutŽlaire de Lincoln et ˆ son cŽlbre discours, The Gettysburg Address[16]É

 

Sans attendre, ds la descente du train, Egbert entra”ne Ruggles en ville dans une garden-party que donne Nell Keller[17] et le prŽsente ˆ tous ses amis en l'appelant Colonel. Le lendemain, la publication d'un article sur le Colonel Ruggles engendre un quiproquo : la bonne sociŽtŽ de Red Gap accourt chez les Floud pour le rencontrer et Effie doit jouer la comŽdie en faisant de Ruggles son h™te. Ce nouveau statut lui offre du temps libre quĠil consacre ˆ faire la cour ˆ Prunella Judson[18], une jolie veuve, et ˆ se plonger dans les grands textes amŽricains. Assis confortablement dans le salon devant la bibliothque, Ruggles lit avec beaucoup de concentration : sans doute (le rŽcit ne le dit pas) a-t-il ŽtŽ intriguŽ par les rŽfŽrences peu prŽcises mais rŽpŽtŽes dĠEgbert et quĠil a voulu se rendre compte par lui-mme de la pertinence des Žcrits des pres fondateurs. Sans doute Žgalement, a-t-il ŽtŽ ŽdifiŽ par la biographie de Lincoln et par le fait quĠun homme dĠorigine aussi modeste ait pu devenir PrŽsident dĠun aussi grand pays[19]. Cette situation est cependant intolŽrable pour Belknap-Jackson[20] ; lĠhorrible bostonien et beau-frre dĠEffie prend sur lui de licencier Ruggles au moment mme o il est en train de lire et de le contraindre ainsi de revenir ˆ sa condition de domestique.

The Gettysburg Address

Aprs 52 minutes, la comŽdie est ˆ un tournant et McCarey va prendre le risque de marquer une pause en adoptant un ton parfaitement sŽrieux qui rompt avec les canons de la comŽdie en ne respectant pas les interdits propres ˆ ce genre. Aprs un fondu encha”nŽ, le spectateur suit Ruggles pas ˆ pas (il ne dispose pas d'information supplŽmentaire). A peine a-t-il eu le temps de dŽcouvrir les charmes de Red Gap, que Ruggles est licenciŽ et doit partir vers lĠinconnu. Il fait mauvais pour la premire fois (le temps est en accord avec son humeur et la tonalitŽ de la sŽquence) et, en attendant le train qui a quelques heures de retard, il se rŽfugie dans le saloon pour se restaurer : une Žpreuve mme pour un Anglais ! Il y retrouve Egbert et Ma'[21], une pionnire authentique et mre dĠEffie, attablŽs en train de prendre un verre. Ensemble tous les trois, ils dŽcouvrent le coup montŽ par Belknap-Jackson. Egbert revient immŽdiatement sur la dŽcision de son odieux beau-frre. Mais Ruggles a fait l'apprentissage de la dŽmocratie amŽricaine aussi bien dans la vie quotidienne que dans ses lectures aussi dŽcline-il vaillamment lĠoffre. Il nĠentend plus tre ˆ nouveau au service de quiconque et dŽcide d'tre son propre ma”tre en s'Žtablissant ˆ son compte dans ce pays qui offre "tant d'opportunitŽs". Egbert l'approuve chaleureusement en Žvoquant ˆ nouveau Lincoln et son cŽlbre discours. Incapable de se souvenir des termes de lĠallocution du PrŽsident, Egbert fait appel au patron du Silver Dollar qui, ˆ son tour, questionne dĠabord les consommateurs accoudŽs au comptoir et en premier lieu celui qui lit les journaux puis tous les clients prŽsents dans la salle. En une suite de petits gags rapidement encha”nŽs - l'ivrogne qui cuve son whisky sur sa chaise en Žquilibre justifie son ignorance parce qu'il n'Žtait pas prŽsent ˆ Gettysburg ce jour lˆ : Leo McCarey se souvient quĠil a dŽbutŽ chez Hal Roach, lĠautre grand producteur de burlesques, notamment en dirigeant Laurel et Hardy - la question fait le tour de lĠŽtablissement. Personne dans cet Žchantillon du petit peuple amŽricain ne se souvient des mots de Lincoln au grand dam du patron du saloon. C'est aprs ces rires que Leo McCarey choisit de basculer dans lĠŽmotion.

 

En dehors de l'agitation, Ruggles de profil et en gros plan occupe le bord gauche du cadre. Trs concentrŽ sur son texte, il commence ˆ rŽciter doucement comme pour lui-mme The Gettysburg Address. Il s'applique comme s'il cherchait ses mots ou plut™t comme s'il les rŽvŽrait. Avec son anglais parfait, il sert magnifiquement le texte qu'il fait dŽcouvrir dans toute sa beautŽ aux clients mŽdusŽs et aux spectateurs ravis. A la fin, tous les clients du saloon font cercle devant Ruggles qui sĠest levŽ lentement pour leur faire face, le temps reste comme suspendu, le public au sein du film comme devant lĠŽcran que Leo McCarey a rŽussi ˆ fusionner par sa mise en scne, est au bord des larmes tant l'Žmotion est intense.

"Ruggles is a very funny movie, but McCarey is dead serious about what lies at its core: it is a film about a man's spiritual transformation. After Ruggles recites the Gettysburg Address in the bar, all the patrons share a beer together. It is a moment of informal, but real, communion – a ceremony celebrating Ruggles' Òbaptism,Ó not just as an American, but more importantly, as a human being with fully developed hopes and desires of his own."[22]

 

Le patron du Silver Dollar choisit effectivement de revenir ˆ la vie et ˆ la comŽdie avec un simple "I buy a drink". Cette scne marque une rupture : par ce baptme rŽpublicain, Ruggles est devenu amŽricain et plus encore homme en assumant sa propre libertŽ. L'assimilation des deux statuts peut tre lue comme lĠexpression ˆ la fois la plus simple et la plus aboutie de l'idŽologie amŽricaineÉ

Ruggles of Red Gap, un western ?

Comme dans beaucoup de westerns (les cow-boys sont bien prŽsents ˆ la descente du train en gare de Red Gap et ne manquent pas de tirer quelques coups de rŽvolver en lĠair pour faire couleur locale mais la conqute de lĠOuest est bien terminŽe en cette annŽe 1908) et au-delˆ dans bien des rŽcits nord-amŽricains, deux mondes s'opposent: l'un reprŽsente les valeurs de la jeune AmŽrique (la libertŽ et la dŽmocratie), l'autre celles de la vieille Europe (le fŽodalisme et ses barrires de classes). Cette opposition qui sera le moteur de la comŽdie, est reproduite sur le continent nord-amŽricain par un affrontement entre l'Est et l'Ouest. A l'Ouest les pionniers construisent la vŽritable AmŽrique alors que depuis la c™te Est, des AmŽricains dŽvoyŽs s'enttent ˆ reconstruire les structures de la vieille Europe.

 

Au dŽbut du film, les camps sont clairement Žtablis: d'une part Egbert Floud et son vieux copain Jeff, d'autre part les Anglais, le Comte et son majordome, et Effie Floud qui cherche, par snobisme, ˆ s'identifier au vieux monde. Le rŽveil du Comte est un morceau d'anthologie: le style du majordome est parfait (le choix du complet gris![23]) et, devant l'adversitŽ, ils savent tous les deux conserver leur flegme. Anglais jusqu'aux bouts des ongles, ils affectent d'ignorer tout du reste du monde: lorsque Ruggles qualifie l'AmŽrique de pays de l'esclavage, le Lord rŽpond, pour le rassurer, qu'il croit savoir que cela est terminŽ et que Pocahontas y serait pour quelque chose!

 

Le sŽjour ˆ Paris pose les donnŽes du rŽcit en soulignant cette sŽrie d'oppositions qui recouvrent le langage, le costume, le comportement. L'Est use d'une langue ch‰tiŽe : Effie Floud ponctue ses phrases d'expressions franaises avec un accent Žpouvantable, alors que l'Ouest parle franc et direct et n'hŽsite pas ˆ utiliser des expressions trs familires et mme argotiques. Les costumes ˆ grands carreaux qu'Egbert affectionne, sont dignes d'un directeur de cirque ou, pire, de la couverture dĠun cheval de cirque comme le dit Effie. En revanche, la vŽritable ŽlŽgance est par dŽfinition anglaise mais elle peut Žvidemment s'exprimer ˆ Paris : le tailleur et le coiffeur franais avec leur prŽciositŽ fŽminine[24] incarnent bien le snobisme europŽen. L'Žducation de Ruggles tranche avec le sans-gne rustique d'Egbert ˆ tel point que le tailleur confond ma”tre et valet. Mais ces bonnes manires constituent Žgalement autant de barrires entre les individus. Egbert taperait volontiers sur l'Žpaule du Comte anglais si un rŽflexe ne retenait sa main; par divers gestes, il rompt la distance physique qui sŽpare les tres humains ce qui choque profondŽment Ruggles. Au contraire, Ruggles tient ˆ s'effacer devant son ma”tre ce qui exaspre Egbert. Ivres, ils continuent leur petit jeu pour monter dans une voiture jusquĠˆ ce que Ruggles qui tient moins bien lĠalcool que son ma”tre se fasse piŽger. De mme, Ruggles ne veut pas s'asseoir ˆ la mme table qu'Egbert et refuse que son ma”tre l'appelle autrement que Ruggles alors que celui-ci s'entte ˆ l'appeler Colonel. L'ami d'Egbert, Jeff partage ces manires de rustre; avec Egbert, ils ne supportent plus le snobisme imbŽcile de leurs Žpouses qui les oblige ˆ aller de musŽe en Žglise pour visiter "toute l'Europe et l'Italie". Ensemble avec leurs dŽbordements, ils font figure de sauvages dans les rues policŽes de la grande citŽ : Ruggles est horrifiŽ et aimerait se rŽfugier sous terre pour Žchapper ˆ cette situation tellement embarrassante ˆ force dĠtre peu convenable comme on dit dans les beaux quartiers. A Red Gap, l'opposition se cristallise: le camp de la vieille Europe est fermement renforcŽ par Charles Belknap-Jackson, un bostonien responsable par sa mauvaise influence de la conversion des filles de Ma' aux valeurs de l'Est.

 

Alors qu'il commence ˆ prendre conscience des opportunitŽs offertes par l'AmŽrique, lĠŽducation de Ruggles continue ˆ prŽvaloir : il fait la leon ˆ Prunella sur l'art du thŽ[25] ou dĠaccommoder la sauce ˆ la menthe ce qui a le don de l'exaspŽrer. Lors de leur premire rencontre chez Nell, Prunella remarque cette diffŽrence d'Žducation : Ruggles est le premier ˆ s'Žtonner que bien qu'au service de Nell, elle se permette d'aller danser avec les invitŽs... Lorsque, aprs bien des pŽripŽties et lĠŽpisode solennel de la rŽcitation de The Gettysburg Address, Ruggles dŽcide de profiter de la libertŽ que lui offre l'AmŽrique, le rŽcit a basculŽ. Lord Burnstead qui vient le rŽcupŽrer essuie un courageux refus de la part de Ruggles. Mais qu'importe puisqu'ˆ son tour, il a dŽcouvert l'amour en la personne de Nell! Cette relation amoureuse dŽnuŽe de tout prŽjugŽ lui fait gagner du temps. Lord Burnstead est en mme temps sŽduit et converti aux valeurs de la jeune AmŽrique le temps d'une initiation aux charmes de la batterie : ˆ travers sa dŽcouverte de l'instrument, le Comte vit, tout ˆ la fois, ses premiers moments d'amour avec Nell, la sŽduit en la faisant rire (le rire des spectateurs comme celui de Nell est affectueux jamais cruel, c'est aussi une constante du cinŽma de McCarey) et se convertit ˆ la culture amŽricaine. Concision exemplaire de la comŽdie amŽricaine!

"Lord Burnstead joue de la batterie, visiblement pour la premire fois. Il tient ˆ accompagner Nell qui est au piano et qui chante. Ils forment un duo, sont partenaires, bref, ils sĠamusent ensemble. Le jeu est de toute Žvidence le prŽliminaire amoureux, lĠŽtape enfantine qui prŽcde des affaires plus sŽrieuses. Cette sŽquence est caractŽristique dĠun style. Elle nĠest pas du tout indispensable au film, elle fr™le mme la gratuitŽ. La preuve que McCarey sait rester libre, quĠil nĠest pas exclusivement au service de la narration. Une scne qui tŽmoigne aussi de son pur plaisir de directeur dĠacteurs, et ils sont justement vivants parce que la scne ne comporte pas dĠenjeu."[26]

 

Ds lors, il ne reste plus qu'ˆ expulser le reprŽsentant de l'Est. Ruggles s'en charge car Belknap-Jackson a dŽpassŽ les bornes en osant insulter le Comte : Ruggles obŽit une dernire fois ˆ son devoir et agit pour la premire fois en homme libre. Compltement sožle, Effie laisse parler sa vraie nature de fille de l'Ouest en tombant son masque de l'Est. Le bostonien ˆ la porte, la communautŽ des Žgaux peut cŽlŽbrer son unitŽ. C'est en chantant les mŽrites de Ruggles que le groupe consacre cette union renouvelŽe. Pour en rendre compte, Leo McCarey utilise une sŽrie de plans brefs montŽs en coupe franche et en suivant en rythme "For he's A Jolly Good Fellow !" entonnŽ par tous. Ces plans moyens cadrent les diffŽrents protagonistes qui regardent Ruggles avec affection. Par ce procŽdŽ, les spectateurs sont mis ˆ la place de Ruggles et participent, de ce fait, ˆ lĠŽmotion gŽnŽrale : ils en terminent, non sans une certaine nostalgie, avec cette belle histoire en prenant congŽ des braves gens de Red Gap.

"Cette fois, McCarey nous entra”ne dans une fte plus dionysiaque, avec une succession de quatorze plans rythmŽs reprenant les personnages animŽs de la commedia – sŽquence qui inspira probablement Jean Renoir pour la fin de French Cancan. Renoir, comme Ford, avait d'ailleurs une profonde admiration pour McCarey. Chez eux aussi, le rŽsultat d'une succession de plans moyens d'individus nous regardant n'est pas la fragmentation de la communautŽ, mais au contraire la somme de ses parties, et la preuve d'un effort commun rŽpŽtŽ pour impliquer le public du film dans leur cŽlŽbration collective de l'amour communautaire."[27]

 

"Cette cŽlŽbration collective de l'amour communautaire" montre que le melting-pot a bien fonctionnŽ puisqu'il a rŽussi ˆ fondre dans un tout des personnes hŽtŽrognes que tout sŽparait. Alors que dans le western, l'opposition Est-Ouest se rŽsout par la violence, dans Ruggles of Red Gap, canons de la comŽdie obligent, elle est dŽpassŽe par la conqute amoureuse. Il s'agit d'une vŽritable conversion! Ruggles trouve dans Prunella une compagne qui lui fait dŽcouvrir par sa simplicitŽ la vŽritŽ de l'AmŽrique: lorsqu'elle apprend de Ma' au Silver Dollar la vŽritable identitŽ de Ruggles (il nĠest pas colonel mais simplement domestique), elle s'exclame "It's a wonderful news!". C'est elle ensuite qui redonne ˆ Ruggles sa dŽtermination lorsqu'il est sur le point de flancher ˆ l'annonce du retour de son ma”tre. Quant au Lord, l'Žconomie du rŽcit l'impose, il tombe amoureux "at the first sight!" alors quĠil nĠy croit mme pas[28] et se convertit aux valeurs amŽricaines presque instantanŽment.

"La communautŽ idŽologique des figurants hollywoodiens est supportŽe par l'inscription d'un antagonisme dont est refoulŽe la rŽfŽrence ˆ la pratique et ˆ l'idŽologie Žconomique de la libre entreprise, rŽinscrit ainsi en termes Žrotiques (concurrence sexuelle), la finalitŽ de la fiction (l'affirmation de cette communautŽ) impliquant en retour le refoulement du sexuel."[29]

 

La libre entreprise est cependant bien prŽsente dans le film car nous sommes dans un film de McCarey qui ne doute pas un seul moment de la supŽrioritŽ du systme amŽricain et quĠil ne songe pas, par consŽquent, ˆ utiliser un langage mŽtaphorique. Donc, Ruggles refuse lĠemploi public proposŽ par Egbert impressionnŽ par la culture de son ex-domestique et dŽcide de monter son restaurant pour gagner son indŽpendance. En revanche, le refoulement du sexuel (mme le baiser final entre Ruggles et Prunella se dŽroule hors champ sous le regard dĠEgbert) correspond au respect du tout nouveau code de production mis en place ˆ Hollywood pour dŽsarmer les attaques des ligues de vertu. Pour autant, la sŽquence de batterie sĠachve assurŽment par une des plus belles mŽtaphores de la relation amoureuse : lĠintelligence des rŽalisateurs sera aiguisŽe pour contourner les interdits du code Hays afin de sĠadresser ˆ un public adulte.

 

La signification du film est lˆ. Le mythe amŽricain est l'opportunitŽ donnŽe ˆ tous de prendre un nouveau dŽpart pour une nouvelle vie sans les handicaps de naissance. Malheureusement, l'Est a restaurŽ les barrires de la vieille Europe, alors que l'Ouest porte haut les valeurs de l'AmŽrique. Ruggles n'arrive en AmŽrique que contraint et forcŽ par le sens aigu de son devoir tant il redoute cette contrŽe sauvage. Heureusement, elle est compltement pacifiŽe et il n'aura pas ˆ combattre des indiens pendant son sŽjour ˆ Red Gap. En revanche, la vieille Europe toujours menaante est bien prŽsente ˆ travers ses reprŽsentants: lĠhorrible bostonien qui s'entte ˆ singer les mÏurs europŽennes, son Žpouse et sa belle-sÏur, les filles dŽvoyŽs dĠune vŽritable pionnire. Alors qu'il est cordialement accueilli par toute la population de Red Gap, Ruggles qui a regagnŽ une identitŽ complte en retrouvant l'usage de son prŽnom, doit affronter les rebuffades et le mŽpris de Belknap-Jackson qui n'a comme unique qualitŽ que d'tre le gendre d'une femme de l'Ouest qui a fait fortune dans le pŽtrole. Aussi aprs avoir rappelŽ ˆ tous le sens de la dŽmocratie amŽricaine en dŽclamant The Gettysburg Address, c'est concrtement en bottant le cul de Belknap-Jackson que Ruggles devient dŽfinitivement amŽricain car dans le mme mouvement il s'Žmancipe et libre la communautŽ de Red Gap de la pernicieuse influence des gens de l'Est : la recherche individuelle de la rŽussite et du bonheur contribue au bien de la collectivitŽ. Les vŽritables amŽricains sont bien ces pionniers sans prŽjugŽs de classe, dŽpositaires de la culture Žgalitaire amŽricaine et prts ˆ la dŽfendre sans transiger. Ce discours constitue sans aucun doute une illustration parfaite de l'idŽologie de la Frontire.

 

HŽlas, l'Ouest a ŽtŽ ˆ son tour conquis et domestiquŽ; la Loi de l'Est y rgne... Dans de nombreux westerns, la mort de l'Ouest est ressentie avec nostalgie (Stagecoach[30] se termine sur Curly, le Marshal qui laisse s'enfuir Ringo avec Dallas, et Doc Boone qui conclut: "Well, they're saved from the blessings of civilization") ou dŽsespoir (de The Man who Shot Liberty Valance aux nombreux westerns crŽpusculaires des annŽes soixante-dix). En revanche, la comŽdie l'exige, Ruggles of Red Gap ne cde pas au pessimisme. Les conditions historiques de lĠŽpoque Žgalement.

Un film des annŽes trente : lĠUnion ˆ refonder ˆ nouveau

En 1908 (le temps du rŽcit), la frontire est dŽfinitivement close et en 1935 au moment o le film sort sur les Žcrans du monde entier, elle n'est plus qu'un lointain souvenir. Or, la pŽriode que traverse les Etats-Unis est particulirement difficile depuis le dŽbut des annŽes trente; la crise engendrŽe par le jeudi noir a lŽzardŽ tout l'Ždifice social qui, sans un nouveau ciment pour reprendre la mŽtaphore gramscienne, risque l'effondrement. Des milliers de John Doe[31], sans emploi, errent sur les routes et menacent la paix sociale. Il convient donc de rŽactiver la foi en l'AmŽrique afin de prŽserver lĠUnion ˆ nouveau en danger. Dans ce contexte, le recours ˆ Lincoln sĠimposait : nŽ sur la Frontire, le PrŽsident a affrontŽ et surmontŽ la plus grave crise connue par les Etats-Unis dans toute leur histoire, la guerre civile avant de lancer les bases dĠune grande rŽconciliation quĠil nĠa pas pu mettre en Ïuvre ˆ cause de son assassinat. Symboliquement en ce sens, la dŽcennie sĠouvre pour le cinŽma hollywoodien par le film de David Griffith Abraham Lincoln et sĠachve avec le chef-dĠÏuvre de John Ford, Young Mister Lincoln.

 

Le PrŽsident qui prend ses fonctions pour la premire fois le 4 mars 1933, Franklin Delano Roosevelt engage une politique volontariste, le New Deal, qui doit impŽrativement rŽsoudre la crise. Hollywood et les hommes du cinŽma soutiennent avec leur talent cette nouvelle donne en travaillant ˆ restaurer l'image du "nouveau monde" et ˆ sa diffusion mondiale. Les cŽlbres comŽdies de Capra, Žmigrant de la premire gŽnŽration[32], qui veut dire "merci ˆ lĠAmŽrique"[33], sa patrie d'adoption, comme celle de Leo McCarey, tous deux pourtant rŽpublicains convaincus, tŽmoignent avec brio de leur engagement au c™tŽ du grand PrŽsident dŽmocrate, une sorte dĠUnion sacrŽe en quelque sorte... Et cet engagement sĠeffectue "dead serious" par McCarey (comme lĠŽcrit Paul Harrill plus haut) tout comme par Frank Capra quand il sĠagit de dŽfendre The American Way of Life : pas de second degrŽ dans leurs rŽcits, pas de clin dĠÏil ˆ des spectateurs supposŽs plus intelligents que les protagonistes de leurs fictions, juste une conviction inŽbranlable en la supŽrioritŽ du systme amŽricain.

Jean-Marie Tixier, Ma”tre de ConfŽrences, UniversitŽ Montesquieu Bordeaux4

Images croisŽes de la PrŽsidence amŽricaine,

in Politeia, Revue semestrielle de Droit constitutionnelle comparŽ, nĦ14, automne 2008, pp. 175 ˆ 187.

The Gettysburg Address

 ÒFour score and seven years ago, our fathers brought forth upon this continent a new nation: conceived in liberty, and dedicated to the proposition that all men are created equal.

Now we are engaged in a great civil warÉ testing whether that nation, or any nation so conceived and so dedicatedÉ can long endure. We are met on a great battlefield of that war.

We have come to dedicate a portion of that field as a final resting place for those who here gave their lives that this nation might live. It is altogether fitting and proper that we should do this.

But, in a larger sense, we cannot dedicateÉ we cannot consecrateÉ we cannot hallow this ground. The brave men, living and dead, who struggled here have consecrated it, far above our poor power to add or detract. The world will little note, nor long remember, what we say here, but it can never forget what they did here.

It is for us the living, rather, to be dedicated here to the unfinished work which they who fought here have thus far so nobly advanced. It is rather for us to be here dedicated to the great task remaining before usÉ that from these honored dead we take increased devotion to that cause for which they gave the last full measure of devotionÉ that we here highly resolve that these dead shall not have died in vainÉ that this nation, under God, shall have a new birth of freedomÉ and that government of the peopleÉ by the peopleÉ for the peopleÉ shall not perish from this earth.Ó[34]



[1] - John Ford a demandŽ ˆ son chef opŽrateur, William H. Clothier, de sĠinspirer de ces nombreux clichŽs pour donner le ton gŽnŽral ˆ sa photographie pour The Horse Soldiers (Les Cavaliers, 1959).

[2] - Selon un classement dressŽ par des historiens pour le magazine The Atlantic Montly, il serait l'AmŽricain le plus influent de l'Histoire.

[3] - Anne-Marie Bidaud, Hollywood et le Rve amŽricain : CinŽma et idŽologie aux Etats-Unis, Paris, Masson 1994, p.125.

[4] - Pour lĠŽpisode The Civil War quĠil rŽalise, John Ford reprend la mŽthode expŽrimentŽe pour The Horse Soldiers ; la discussion entre les gŽnŽraux Sherman (J. Wayne) et Grant (Harry Morgan) lors dĠun bivouac semble reproduire un clichŽ dĠun des grands photographes de la guerre civile.

[5] - Ce film qui devait consacrer le grand retour de David Griffith ˆ la rŽalisation fut effectivement une belle rŽussite. Le magazine, The Film Daily, le classa second des dix meilleurs films de 1930 juste derrire All Quiet On The Western Front! de Lewis Milestone. Malheureusement, le film suivant rŽalisŽ en 1931, The Struggle, reut un accueil si dŽfavorable lors de la premire quĠil ne fut jamais distribuŽ et marqua la fin dŽfinitive de la prestigieuse carrire de David Griffith.

[6] - La cabane reprŽsente ˆ la fois la modestie de la condition et la FrontireÉ CĠest pourquoi ds 1840, les conseillers du PrŽsident William Harrison lui inventent une naissance dans une cabane en rondin pour en faire un candidat du peuple, "a simple frontier Indian fighter" buveur de cidre, contre lĠaristocrate Martin van Buren, amateur de champagneÉ Alors quĠen rŽalitŽ cĠest tout le contraire : Harrison est lĠhŽritier dĠune riche famille de planteurs de Virginie et van Buren a des origines trs modestes.

[7] - Serge• Micka•lovitch Eisenstein, Ma conception du cinŽma, Paris, Buchet-Chastel, 1971, p.83.

[8] - A partir du 1er juillet 1863 et durant trois jours, se dŽroule ˆ Gettysburg en Pennsylvanie une bataille meurtrire o 200 000 hommes sont engagŽs et plus de 50 000 mis hors de combat. Cette bataille terrible marque le tournant dans la guerre de SŽcession et la fin des espŽrances des confŽdŽrŽs. Le 19 novembre de la mme annŽe, Abraham Lincoln se rend au cimetire de Gettysburg pour inaugurer une stle. Il prend la parole en second aprs un cŽlbre orateur de lĠŽpoque, Edward Everett, qui a prononcŽ un discours fleuve plein dĠemphase. Lincoln dit juste quelques phrases simples qui frustrent le public avide de grande dŽclaration. Mais aujourdĠhui, Edward Everett comme son discours sont compltement oubliŽs alors que les propos de Lincoln rŽsonnent encore dans la mŽmoire collective amŽricaine - un grand nombre de jeunes AmŽricains lĠont appris par cÏur au cours de leur scolaritŽ - et ont acquis le statut de texte (re)fondateur de la Nation. The Gettysburg Adress, une "EnŽide amŽricaine en deux cents soixante et un mots" selon la belle expression de Tag Gallagher (de fait 1497 signes espaces compris soit un simple feuillet aux normes actuelles de lĠimprimerie), manuscrite sur une feuille recto verso presque sans rature et avec simplement quelques mots rajoutŽs : Lincoln savait exactement ce quĠil voulait dire...

[9] - Le cercle des potes disparus, de Peter Weir, 1989.

[10] - Mr. Smith Goes to Washington (1939),  produit et rŽalisŽ par Frank Capra. La cloche de la LibertŽ sera le logo de Liberty Films, la compagnie de production crŽŽe par Capra aprs la deuxime guerre mondiale.

[11] - Qui mieux que Charles Laughton pouvait incarner Marmaduke Ruggles? NŽ ˆ Scarborough en Grande-Bretagne le 1er juillet 1899, Charles Laughton est en effet un immigrant de la premire gŽnŽration. Comme Ruggles, il a dŽcouvert l'Ouest amŽricain (Hollywood) qui lui a offert la possibilitŽ de faire une trs belle carrire au cinŽma. Il existe bien une communautŽ de destin entre le personnage et l'acteur qui justifia sa naturalisation amŽricaine en dŽclarant: "Le serment de fidŽlitŽ aux Etats-Unis est si beau, tant par le rythme que par les mots! Un acteur ne peut refuser un texte auquel on est forcŽ de croire" (citŽ par Claude Jean Philippe, dans Dossiers du CinŽma, Films 1, Casterman 1971, p.81). On pourrait croire que Laughton parle de The Gettysburg Address.

[12] - Un anglais plus vrai que nature, Roland Young (1887-1953), lĠOncle Willie dans The Philadelphia Story de George Cukor (1940).

[13] - Aux c™tŽs de Laughton, le couple Mary Boland (1880-1965) et Charles Ruggles (1886-1970) occupe les premires places du box-office de la Paramount et fait partie des stars de la Major. Si ils ont tournŽ quatorze fois ensemble, ils ont Žgalement fait une trs belle carrire en solo ˆ lĠŽcran – le cinŽphile se souvient ravi du Major Horace Applegate (Bringing Up Baby dĠHoward Hawks, 1938) - mais aussi sur les planches. Ce nĠest quĠen juin 1964, il a 78 ans, que Charles Ruggles abandonne la scne de Broadway !

[14] - Si lĠesclavage nĠest quĠŽvoquŽ dans les dialogues, les indiens apparaissent sur lĠŽcran pour matŽrialiser les pensŽes de Ruggles lorsquĠil apprend dĠEffie quĠils partent le lendemain pour Red Gap : des stock-shots de western remplissent cette fonction illustrative. Dans le mme temps, Leo McCarey rappelle aux spectateurs du monde entier que leur imaginaire sur les indiens est principalement construit, comme pour Ruggles, par les films diffusŽs par Hollywood.

[15] - Le candidat ˆ lĠŽlection prŽsidentielle, John Kerry a ŽtŽ handicapŽ par ce ÇdŽfautÈ dans sa course ˆ la Maison BlancheÉ Mme aujourdĠhui, il ne fait pas bon tre bostonien pour gagner les Žlections prŽsidentielles : Cf. la carte des votes pour John Kerry et George W. Bush qui recouvre celle traditionnelle des vieux antagonismes politiques ; les Etats confŽdŽrŽs et ceux qui correspondent aux ex-territoires de lĠOuest ont votŽ rŽpublicains, ceux, urbains, des c™tes Ouest et Est ont choisi le candidat du parti dŽmocrateÉ

[16] - LorsquĠil tente de rŽsister aux oukases dĠEffie, Egbert Žvoque Žgalement Lincoln mais sans succs car son Žpouse sait aussi citer le grand PrŽsident :

Effie Floud: Take off those clothes.

Egbert Floud: No, sir, I won't do it! Effie, we might just as well have a showdown right here and now. What did Lincoln say at Gettysburg? Yeah, you don't know - well, I'll tell you. He said that all men are created equal. He didn't just mean a few men - he meant ALL men. And that includes me: I'm created equal.

Effie Floud: Equal to what?

Egbert Floud: Equal... equal to WHAT? Well, equal to... uh...

Egbert Floud: [to Ma Pettingill] ... She changed the subject on me.

Egbert Floud: [to Effie, recovering his train of thought] Men are created equal to women! That's why you have no right to order me around the way you do. Abe Lincoln said so.

Effie Floud: He also said, "You can fool some of the people some of the time and All of the people some of the time." But you can't fool me, Egbert Floud, ANY of the time... you striped bass!

[17] - Leila Hyams (1905-1977) lĠhorrible et inoubliable VŽnus de Freaks de Tod Browning, 1932.

[18] - CĠest lĠimmense Zasu Pitts (1894-1963) qui lĠincarne. Immense, par lĠimportance de sa filmographie : plus de 200 films mais aussi par la qualitŽ de son jeu qui faisait dire ˆ Erich von Stroheim quĠelle Žtait "the greatest tragedienne of the screen." Il lĠavait dirigŽ ˆ quatre reprises, notamment dans le r™le principal de Greed (1924) et dans les premiers r™les aux c™tŽs de Fay Wray dans The Wedding March et The Honeymoon en 1928.

[19] - La mythologie se charge dĠaccentuer la modestie de son origine pour souligner le chemin parcouru : nŽ d'un mŽnage de bžcherons illettrŽs, sur la Frontier le 12 fŽvrier 1809, dans une cabane de rondins du Kentucky jusquĠˆ la Maison BlancheÉ

[20] - Lucien Littlefield (1895-1960), une longue carrire de second r™le entre 1914 et 1958.

[21] - Maude Eburne (1875-1960) complte une distribution cohŽrente comme ˆ lĠaccoutumŽe dans les studios et qui confre au film une grande partie de sa force.

[22] - En 2002, Paul Harrill a produit un travail remarquable sur Leo McCarey dans lequel il donne, lui aussi, ˆ la sŽquence de la Gettysburg Address une importance majeure, celle d'ouvrir en quelque sorte la voie ˆ la spiritualitŽ dans l'Ïuvre du cinŽaste : disponible sur le site de  Sens of Cinema : http://www.sensesofcinema.com/contents/directors/02/mccarey.html.

[23] - Ruggles : "I'm putting out your light grey, my Lord. There is something in the air this morning which calls for light grey, I think."

[24] - Dans Midnight Cowboy (John Schlesinger - 1969), Joe Buck (John Voight) prend lĠidŽologie au mot ; tellement persuadŽ que la virilitŽ a dŽsertŽ lĠEst des Etats-Unis, il court ˆ New York pour monnayer ses compŽtences de cow-boyÉ

[25] - Ruggles: "Oh, no. Always bring the pot to the kettle - never bring the kettle to the pot."

[26] - Charles Castella, Derrire lĠenfant, in collectif, Leo McCarey : le burlesque des sentiments, La CinŽmathque franaise avec le Festival international du film dĠAmiens, Milan, Mazzotta, 1998, p.44.

[27] - Tag Gallagher, Going my way, in collectif, Leo McCarey : le burlesque des sentiments, op. citŽ, p.26.

[28] - Earl of Burnstead: I say, do you believe in love at first sight?

Nell Kenner : No. Do you?

Earl of Burnstead : No. That's why I'd like to stay for a while, if I may.

[29] - Jean-Pierre Oudart, "Le Discours en DŽfaut" in Les Cahiers du CinŽma nĦ232, octobre 1971, p.6. La libre entreprise est bien prŽsente dans le film : cĠest en montant son restaurant que Ruggles qui a refusŽ lĠemploi public proposŽ par Egbert, gagne son indŽpendance. Par ailleurs, le refoulement du sexuel (mme le baiser final entre Ruggles et Prunella se passe hors champ) correspond au respect du tout nouveau code de production mis en place ˆ Hollywood pour dŽsarmer les attaques des ligues de vertu. Pour autant, la sŽquence de batterie sĠachve assurŽment par une des plus belles mŽtaphores de la relation amoureuse : lĠintelligence des rŽalisateurs sera aiguisŽe pour contourner les interdits du code Hays afin de sĠadresser ˆ un public adulte.

[30] - La chevauchŽe fantastique, John Ford, 1939.

[31] - du titre du film de Frank Capra, Meet John Doe, autre grand film de la pŽriode consacrŽ aux hommes de la rue dans la dŽtresse.

[32] - Les immigrants ont jouŽ un r™le majeur dans le dŽveloppement du cinŽma aux USA : sur les huit compagnies formant lĠoligopole qui domine lĠhistoire du cinŽma, six ont ŽtŽ fondŽes par des immigrŽs de la premire gŽnŽration. "L'histoire du fripier allemand Laemmle, du teinturier hongrois Fox, du boutiquier Marcus Loew, du fourreur hongrois Zukor, est aussi celle des quatre frres Warner, arrivŽs de Pologne en 1884. C'est aussi l'histoire de dizaines d'immigrants, en majeure partie des juifs de l'Europe centrale, qui se risqurent vers 1905-1906, ˆ ouvrir une boutique d'images animŽes dans un faubourg ou un centre industriel." (Georges Sadoul, Histoire GŽnŽrale du CinŽma, Paris, Deno‘l, T2, 1973, p. 429). Plus tard ˆ Hollywood, ils seront nombreux les talents europŽens ˆ avoir trouvŽ refuge dans la capitale du cinŽma souvent aprs un passage ˆ Paris o les campagnes antisŽmites et xŽnophobes extrmement violentes de la presse dĠextrme droite alliŽes aux rŽflexes corporatistes des professionnels du cinŽma les auront convaincu de tenter leur chance au-delˆ de lĠAtlantique. Bien leur en a pris tant le sort rŽservŽ aux rŽfugiŽs allemands antinazis par la RŽpublique puis par lĠEtat franais fut particulirement indigne.

[33] - "Je pense que les films que j'ai faits ˆ partir de ce moment-lˆ ont ŽtŽ ma manire ˆ moi de dire "Merci l'AmŽrique" de m'avoir donnŽ toute cette chance. Cela ne peut arriver qu'en AmŽrique qu'un fils de paysans, d'ouvriers puisse avoir la sorte d'Žducation que j'ai reus et la possibilitŽ d'utiliser son talent et de rŽussir. J'Žprouve un amour extraordinaire pour l'AmŽrique, pour les AmŽricains, je suis fascinŽ par les AmŽricains et par leur sens de l'indŽpendance, de la charitŽ, du fait qu'ils ont la charge d'autrui, c'est tout dans le caractre amŽricain." Frank Capra rŽpond aux questions de Richard Schickel in Positif, nĦ317-318, juillet-aožt 1987, p.34.

[34] - Traduction proposŽe par AndrŽ Maurois : "Discours prononcŽ ˆ la dŽdication du cimetire ˆ Gettysburg

Il y a quatre-vingt sept ans, nos pres ont, sur ce continent, mis au monde une nouvelle nation, conue en libertŽ et vouŽe ˆ cette idŽe que tous les hommes naissent Žgaux.

Aujourd'hui nous sommes engagŽs dans une grande guerre civile, pour dŽterminer si cette nation – ou toute autre ainsi conue et dŽdiŽe – peut durer. Nous nous rencontrons sur un grand champ de bataille de cette guerre. Nous nous rencontrons pour en consacrer une parcelle, comme suprme champ de repos, ˆ ceux qui ont donnŽ leur vie pour que la nation puisse vivre. Il est convenable, il est juste que nous le fassions.

Mais dans un sens plus large, nous ne pouvons pas consacrer, nous ne pouvons pas dŽdier, nous ne pouvons pas sanctifier cette terre. Tous les hŽros, vivants et morts, qui ont luttŽ ici, l'ont consacrŽe de manire si haute que nous n'avons plus le pouvoir d'y rien ajouter, ni d'en rien enlever. Le monde remarquera peu ce que nous disons ici et il ne s'en souviendra gure, mais il n'oubliera jamais ce que des braves ont fait en ce lieu. C'est plut™t ˆ nous, les vivants, d'tre vouŽs ˆ la t‰che encore inachevŽe qu'ils ont jusqu'ici si noblement accomplie. C'est plut™t ˆ nous d'tre dŽdiŽs ˆ la grande t‰che qui nous reste – afin que ces morts vŽnŽrŽs nous inspirent un dŽvouement accru pour la cause qui leur a fait combler la mesure du dŽvouement – afin que nous soyons fermement rŽsolus ˆ ce que ces morts ne soient pas morts en vain; afin que cette nation, devant Dieu, renaisse ˆ la libertŽ – et afin que le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple, ne soit pas effacŽ de cette terre."