Der Untergang ou La ChuteÉ d'une Nation

Toute idŽologie nationale se construit sur un double postulat : l'existence du peuple comme entitŽ et de son unitŽ ontologique autour d'un principe fondateur qui varie selon les formations historiques du subjectif ("le vouloir vivre ensemble" cher ˆ la France) ˆ l'objectif (la langue pour l'Allemagne depuis le fameux Discours ˆ la Nation Allemande de Johann Gottlieb Fichte en 1808). Bien sžr ces principes sont soumis, dans leur application, ˆ bien des distorsions pour rŽpondre aux exigences politiques du moment, pour tenir compte des difficiles Žquilibres[1]É Mais malgrŽ ces arbitraires, une fois constituŽ, le peuple uni doit pour exister nier toutes les divisions, transcender toutes les contradictions : les antagonismes ne peuvent tre portŽs que par des ŽlŽments allognes, par l'Žtranger dont le pire se cache au sein du peuple et qu'il convient de dŽmasquer. Ce sont les nobles et le haut clergŽ, tous des immigrŽs de Coblence en puissance, qui n'ont pas compris que la RŽpublique avait dŽfinitivement aboli les privilges. Ce sont les spŽculateurs financiers qui ruinent le travail des entrepreneurs nationaux dans la version pŽtainiste. SpŽculateurs non nationaux car apatrides bien Žvidemment. 

 

En Allemagne, le nationalisme portŽ ˆ son paroxysme a prŽcipitŽ la Nation allemande dans le gouffre de l'histoire. Au sortir de la deuxime guerre mondiale, l'Allemagne dŽtruite doit se reconstruire dans la division car il existe dŽsormais deux Etats allemands. A l'Ouest, une rŽpublique fŽdŽrale, ˆ l'Est, une rŽpublique dŽmocratique et socialisteÉ Les deux nouveaux Etats ont en commun d'avoir ˆ Žlaborer une nouvelle identitŽ collective qui tienne compte d'un passŽ commun mais monstrueux. La partition Žtant incompatible avec le concept mme de Nation, chacun des deux Etats dŽniera ˆ l'autre toute lŽgitimitŽ.

 

Deux mythes antagonistes, fŽdŽrateurs et forcŽment simplificateurs vont tre forgŽs pour cimenter ces nouvelles entitŽs nationales tout en les distinguant radicalement. A l'Ouest, un travail de mŽmoire considŽrable sur la culpabilitŽ est entrepris. Aprs la catharsis procurŽe par le procs de Nuremberg, l'unitŽ se construit dans une culpabilitŽ dŽcrŽtŽe collective : tous coupables mais uniquement d'avoir donnŽ ensemble le pouvoir au monstre. Dans sa na•vetŽ ou son immaturitŽ dŽmocratique (la RŽpublique de Weimar n'avait pas quinze ans) et dans les souffrances rŽelles d'une reconstruction chaotique (le dŽsordre insurrectionnel de lÕimmŽdiat aprs-guerre, "le diktat" de Versailles et la crise de 29), le peuple a ŽtŽ abusŽ par des dŽmons, il en a ŽtŽ la victime[2]. L'idŽe devenue commune qui fait de l'accession d'Hitler au pouvoir le rŽsultat navrant d'un processus dŽmocratique est consubstantielle au mythe de la culpabilitŽ collective : c'est le peuple[3] – conformŽment ˆ la fiction fondatrice de la dŽmocratie - reprŽsentŽ par la majoritŽ qui dit l'intŽrt gŽnŽral, qui a Žlu Adolf Hitler. Le Joseph Goebbels de Der Untergang rappelle ˆ plusieurs reprises, comme un idŽologue de la RFA, que le peuple a choisi son sort et donc qu'il est responsable de son destin tragique. Le docteur Goebbels tient le mme discours que son ma”tre : Hitler, toujours dans Der Untergang, inflexible rejette la demande d'Žvacuation des femmes, enfants, vieillards et blessŽs car le peuple "habe sein Schicksal selbst gewŠhlt und hŠtte nichts anderes verdient"[4]. Construction idŽologique qui, non seulement, confre une lŽgitimitŽ dŽmocratique indue aux nazis mais occulte bien Žvidemment la complexitŽ du processus qui a conduit Hitler ˆ la Chancellerie : une guerre civile ouverte ou larvŽe depuis lÕarmistice avec la terreur dans la rue exercŽe par des groupes paramilitaires, une crise Žconomique sans prŽcŽdent (il reste encore plus de 6 millions de ch™meurs en 1933), une instabilitŽ parlementaire endŽmique liŽe ˆ la reprŽsentation proportionnelle qui nÕarrive pas ˆ dŽgager de majoritŽ stable (8 Žlections entre 1919 et novembre 1932 pour Žlire les dŽputŽs au reichstag, une quarantaine de partis ont prŽsentŽ des candidats aux Žlections du 6 novembre 1932 et 19 ont obtenu des siges), le r™le funeste d'un PrŽsident monarchiste et hostile ˆ la RŽpublique, son choix, aprs trois mois de tractations et dÕatermoiements[5], comme chancelier du chef du parti majoritaire au Reichstag certes mais avec seulement 1/3 des suffrages exprimŽs et face ˆ lui une gauche divisŽe qui n'a pas su s'unir devant le danger[6]É Accession lŽgale au pouvoir certes mais nullement dŽmocratique et, a fortiori, encore moins, un "rŽgime fanatique portŽ triomphalement au pouvoir"[7].

 

Cette qualification de lÕaccession dÕHitler au pouvoir est utilisŽe ˆ des fins discursives multiples et contradictoires. Les thŽoriciens libŽraux qui se mŽfient de la dŽmocratie ne manquent jamais dÕexploiter "lՎlection" dÕHitler :

"La dŽmocratie peut mme constituer une lourde menace pour les droits individuels, comme en atteste, ˆ titre dÕexemple emblŽmatique, lՎlection au suffrage universel du chancelier Hitler, en 1933."[8]

De mme, toujours sceptiques par rapport au processus Žlectoral, les anarchistes lÕutilisent aussi comme effet repoussoir :

"En janvier 1933, Hitler, aprs avoir remportŽ les Žlections, devient chancelier."

"Les camps de concentration furent crŽŽs par les dirigeants du IIIe Reich, ds leur arrivŽe au pouvoir en 1933 (par le biais des Žlections, ne lÕoublions pas)É"[9]

Enfin, ceux qui tiennent ˆ la culpabilitŽ du peuple allemand ne manquent pas Žgalement de le rappeler ˆ la manire de Jacques Mandelbaum. Ainsi, rŽpondant aux dŽclarations du Pape ˆ Auschwitz (Cf. la note 2), on peut lire sous la plume de Jacques Attali :

"Cette thse, qui exonre ce peuple de sa responsabilitŽ pour en faire une victime du nazisme, nÕest plus dŽfendue par aucun historien. Tous reconnaissent que lÕantisŽmitisme est profondŽment inscrit dans lÕhistoire allemande ; que les Žlecteurs connaissaient les projets dÕextermination de Hitler lorsquÕils lÕont portŽ dŽmocratiquement au pouvoir ; quÕils ont ensuite trs massivement approuvŽ les mesures antisŽmites appliquŽes de 1933 ˆ 1938 ; et que lÕimmense majoritŽ des juifs assassinŽs lÕont ŽtŽ par les armes individuelles des soldats et des gendarmes allemands, entre 1940 et 1942, et non par les usines de mort nazies, mises en place ensuite."[10]

 

Pour autant, cette culpabilitŽ collective sÕavre au fond multifonctionnelle : elle prŽserve l'unitŽ nationale en Žvitant de penser les particularitŽs et les segmentations de la sociŽtŽ allemande et exonre gŽnŽreusement les vŽritables responsables (Qui a financŽ le NSAPD ? Qui a votŽ pour lui ? Qui a tirŽ profit de la militarisation de la sociŽtŽ et, ensuite, du pillage de l'Europe ? Quelles sont les entreprises allemandes ou non[11] installŽes sur le territoire contr™lŽ par les nazis qui ont utilisŽ de la main d'Ïuvre forcŽe ?). Dans ce systme explicatif, la terreur a rendu ensuite toute rŽsistance impossible et seuls les dŽmons nazis sont les vŽritables auteurs du crime contre l'HumanitŽ. A l'origine de toutes les monstruositŽs, les organisations spŽcifiquement nazies comme la Gestapo ou la SS ™tent toute responsabilitŽ aux appareils rŽpressifs traditionnels (justice, police, armŽe) qui doivent assurer la continuitŽ de l'Etat aprs 1945 et en particulier ˆ la Wehrmacht. A travers elle, cÕest le peuple en conscrits qui est gŽnŽreusement amnistiŽ. C'est pour dŽfendre ce mythe que les dŽserteurs de la Wehrmacht ont rencontrŽ bien du mal pour faire reconna”tre leur droit et qu'il leur a fallu attendre ces dernires annŽes (il n'en reste plus beaucoup en vie) pour qu'ils obtiennent enfin la rŽvision de leur procs et une pension alors que les anciens Waffen SS eux bŽnŽficiaient de tous leurs droitsÉ Car une fois la dŽnazification achevŽe (et elle le fut trs rapidement pour permettre la reconstruction et rŽpondre aux exigences politiques de la guerre froide), il ne restait plus en RFA que des victimes du nazisme. C'est sur ce mythe que fut construite la prospŽritŽ de la nouvelle Allemagne. Mythe dŽnoncŽ avec violence par Rainer W. Fassbinder[12] et toute une gŽnŽration d'intellectuels Žtouffant dans ce mensonge officiel. Mythe qui constitue Žgalement un ŽlŽment explicatif du glissement vers le terrorisme d'une partie de ces intellectuels, glissement qui culminera avec l'assassinat du patron des patrons allemands, Hans Martin Schleyer. Et c'est toujours pour prŽserver l'unitŽ nationale que l'ensemble de la classe politique se retrouva, pour des funŽrailles nationales, unie derrire le cercueil d'un ancien haut responsable SS[13].

 

A l'Est, le travail de mŽmoire a ŽtŽ obŽrŽ par une revendication ˆ l'origine mme de l'identitŽ nationale: la RDA s'est prŽsentŽe, d'emblŽe, comme l'hŽritire de la rŽsistance allemande au fascisme, en rŽduisant, dans le mme mouvement, cette rŽsistance aux actions du PC allemand dans la clandestinitŽ. Cette rŽduction abusive confortait le discours de la RFA sur l'impossibilitŽ pour les vŽritables dŽmocrates de mettre en Ïuvre une opposition consŽquente ˆ la terreur nazie. La RFA refusait de prendre en compte la rŽsistance revendiquŽe par la RDA en la stigmatisant comme totalitaire puisque conduite par les staliniens et, par consŽquent, au service d'une puissance Žtrangre. L'artifice a bien fonctionnŽ. Cette reprŽsentation idŽologique a ŽtŽ d'autant plus opŽrante que les deux mythes se rŽpondaient par un effet miroir et dŽfendaient un point de vue finalement commun : la rŽsistance allemande Žtant le fait exclusif des communistes, d'une part, les dŽmocrates ne pouvaient y prendre part et, d'autre part, la RDA pouvait lŽgitimement s'en prŽvaloir. Ce jeu de miroir n'Žtait en fait que la dŽclinaison pour la pŽriode d'un systme mis en place aprs 1917 : la prŽtention des bolcheviques ˆ reprŽsenter exclusivement le mouvement ouvrier servait ˆ la fois le procs de domination des staliniens, reprŽsentants exclusifs du "socialisme rŽel", et le "Monde libre" qui pouvait utiliser l'URSS comme repoussoir et parfait anti-dote ˆ toutes revendications anticapitalistes (sur le mode "les cocos ˆ Moscou!").

 

L'histoire s'est soudain accŽlŽrŽe. MinŽ de l'intŽrieur par ses contradictions, l'empire soviŽtique n'Žclate pas mais implose en prenant de cours tous les analystes. Novembre 1989, la chute du mur de Berlin prŽcipite la rŽunification de l'Allemagne : la RFA absorbe la RDA. Depuis, la nouvelle entitŽ politique rencontre des problmes bien comprŽhensibles de cohŽsion interne. MalgrŽ les milliards de marks allouŽs ˆ la mise aux normes des nouveaux LŠnder, la rŽunification idŽologique n'est pas achevŽe, loin s'en faut. Il faut dire que le dŽfi n'Žtait pas mince : comment cimenter (pour dŽcliner la mŽtaphore chre ˆ Gramsci) un nouvel Ždifice idŽologique aprs quatre dŽcennies de division? Cette scission peut difficilement tre ŽvacuŽe comme une parenthse dans l'histoire de la Nation allemande sauf ˆ nier compltement l'histoire et, par voie de consŽquence, la rŽalitŽ de la RDA. C'est pourtant cette simplification qui a ŽtŽ tentŽe dans la mesure o tout le systme idŽologique des communistes s'est effondrŽ avec le mur. Ce faisant, il n'est pas Žtonnant que bien des Ossis Žprouvent du mal ˆ se situer dans ce nouvel ensemble.

 

Les difficultŽs rencontrŽes en France pour prendre en charge les annŽes noires de l'occupation[14] permettent de mesurer l'ampleur des dŽfis que la nouvelle Allemagne doit relever pour construire une identitŽ originale et l'acuitŽ des questionnements qui taraudent les Allemands dans cette pŽriode de renaissance d'une Nation. Le succs de Der Untergang de Oliver Hirschbiegel (des millions de spectateurs dans les salles en Allemagne) et l'ampleur et la vigueur des dŽbats et des polŽmiques[15] que le film a provoquŽs montrent ˆ la fois l'appŽtence pour la pŽriode et ses enjeux historiques et le caractre sensible de cette entreprise d'Žcriture et d'appropriation collective de l'histoire que le cinŽma peut tenter d'tre.

 

Le choix de la fiction pour reprŽsenter les derniers jours du IIIme Reich pose d'emblŽe un certain nombre de questions aux spectateurs et, a fortiori, ˆ l'analyste. La fiction dans Der Untergang se dŽroule principalement ˆ l'intŽrieur du Bunker. L'extŽrieur est anonyme. Seul, Peter, le "jeune hitlŽrien" dŽcorŽ de la croix de fer par le FŸhrer lui-mme qui finit alitŽ et fiŽvreux mais vivant Žchappe ˆ cette rgle et permet au spectateur d'entrevoir le "monde d'en haut". MŽtaphore de l'Allemagne en ces temps de mort du rŽgime nazi : en haut le peuple exposŽ ˆ la guerre qui souffre mais dans l'anonymat donc dans l'indiffŽrenciation, en bas, ˆ l'abri des bombes, leurs ma”tres responsables du destin commun et fatal mais qui ont droit ˆ une existence fictionnelle. Un Metropolis ˆ l'envers en quelque sorteÉ A l'extŽrieur, les victimes n'existent que dans la mesure o elles ont ŽtŽ identifiŽes auparavant ˆ l'intŽrieur : le sŽduisant SS-GruppenfŸhrer Hermann Fegelein et adjoint de Himmler (Thomas Kretschmann), le beau-frre d'Eva Braun, sert de victime expiatoire ˆ la trahison de son chef et il est abattu dans la rue aprs avoir remis de l'ordre dans sa tenue et saluŽ son FŸhrer ; le mŽdecin SS en chef du Reich, le Dr. Ernst-Robert Grawitz (Christian Hoening) qui n'a pas obtenu d'Hitler la permission de quitter Berlin, prŽfre se suicider avec toute sa famille rŽunie autour de la table pour un dernier repas (la poupŽe comme procŽdŽ pour Žvoquer la mort de la petite fille, procŽdŽ repris pour une fille Goebbels, est tellement usŽ qu'il en devient difficilement supportable mme pour quelquÕun qui nÕaurait pas lu Franois Truffaut et sa critique de Jeux Interdits). Sinon, les victimes ne sont que des anonymes sans existence fictionnelle pour lesquelles il est difficile d'Žprouver de la compassion. De mme ˆ la fin, les vignettes des diffŽrents protagonistes du rŽcit intŽressent le spectateur alors que les 6 millions de victimes juives[16] ne reprŽsentent qu'un chiffre massif mais dŽpourvu d'affect.

 

La place du tŽmoin (ou en d'autres termes la question du point de vue qui constitue tout l'enjeu idŽologique du film) fait que ces victimes anonymes n'existent que parce qu'un personnage du bunker assiste au sort qui leur est rŽservŽ. Le Dr. Ernst-GŸnter Schenck pŽntre dans le no man's land pour y chercher des mŽdicaments et dŽcouvre dans l'h™pital les personnes ‰gŽes abandonnŽes ˆ leur sort (le film ne dit pas ce qu'il fait pour eux, la fiction les abandonne comme les autoritŽs de lՎpoque) ; en compagnie de son ordonnance, il cherche ˆ s'interposer mais finalement assiste impuissant ˆ l'exŽcution sommaire de "tra”tres" dans les rues. La fiction dit sa loi : pour exister, les victimes doivent tre incarnŽes par un personnage y jouant un r™le. Par ailleurs, l'incapacitŽ d'agir pour le mŽdecin, mais colonel et SS de surcro”t, montre qu'en ces temps de folie rien ne peut plus tre entrepris pour arrter la barbarie.

 

Sur le casting, les options de la production (des moyens considŽrables et donc la recherche d'un succs le plus large possible pour amortir les 13,5 millions d'euros du budget) entra”nent le film dans une logique difficilement compatible, pour ne pas dire d'emblŽe antagoniste, avec le travail historique. Nous ne sommes pas dans un docu-drame de la BBC mais bien dans une production qui a fait siens les standards d'Hollywood ou pire ceux du cinŽma-monde ˆ la Jean-Jacques Annaud ou ˆ la Luc Besson. Sans faire de procs d'intention, Bernd Eichinger, le producteur et vŽritable porteur du projet (il est l'auteur du scŽnario), est considŽrŽ en Allemagne comme le dernier Tycoon du cinŽma allemand dans la mesure o son nom reste associŽ aux succs de grandes productions commerciales, un Claude Berri allemand moins la prŽtention artistique en quelque sorte...

 

Le standard de production choisi impose le recours obligatoire aux grandes ttes d'affiche du cinŽma allemand qui se sont pressŽes, du reste, pour faire partie de ce casting exceptionnel. Ce c™tŽ who is who du cinŽma d'outre-rhin transforme Der Untergang en une distrayante galerie de portraits o le spectateur est appelŽ ˆ reconna”tre ses "stars" prŽfŽrŽes. Par exemple, sous les traits du terrible ReichsfŸhrer SS Heinrich Himmler (Ulrich Noethen), le Harry Frommerman des Comedian Harmonists fait une courte apparition, en guest-star en quelque sorte, et le spectateur sent une certaine jubilation dans sa composition du monstre absolu (la coupe de cheveux et les petites lunettes cerclŽes d'acier). Son complice et ami dans Die Comedian Harmonists a eu plus de chance dans la distribution des r™les puisqu'il incarne Albert Speer (Heino Ferch). Quant ˆ Eva Braun, elle est interprŽtŽe par Juliane Kšhler la maman juive de Nirgendwo in Afrika. Enfin, Ulrich Matthes qui interprte le docteur Goebbels, est un des plus grands acteurs de thŽ‰tre outre Rhin qui a dŽjˆ ŽtŽ couronnŽ deux fois comme meilleur acteur de lÕannŽe (1987 et 2005) par la revue de rŽfŽrence Theater heute.

 

Alors que dans les films ˆ la gloire des alliŽs, l'hŽro•sation peut fonctionner parfaitement, dans "les six jours les plus longs" de l'Allemagne, les hŽros bien qu'en principe interdits vont finir par prendre corps ; la logique du rŽcit dŽniant celle du discours tenu sur le film par ses promoteurs et ses laudateurs. D'autant que les rgles de la fiction conduisent nŽcessairement ˆ diffŽrencier ˆ l'intŽrieur du Bunker les r™les pour construire un rŽcit attractif. Ds lors, il est normal que le personnage d'Albert Speer, par exemple, paraisse sympathique. C'est un des rares civils prŽsents dans la fiction et il mobilise son Žnergie pour essayer d'Žviter le pire : il intervient en ce sens auprs de Magda Goebbels (Corinna Harfouch) comme d'Eva Braun en jouant sur sa sŽduction[17]. Conscient de son impuissance, il prend congŽ de son FŸhrer mais il ose lui avouer, avec courage, sa faute : il a dŽsobŽi ˆ ses ordres inf‰mes. Enfin, lorsqu'il quitte dŽfinitivement la chancellerie (et le film), il se retourne pour contempler une dernire fois le monde en ruine qu'il a contribuŽ ˆ construire : l'Žclairage et le cadrage disent la nostalgie devant le g‰chis final[18]. Plus tard, lors du gŽnŽrique de fin, lorsqu'une vignette nous apprend son sort, le spectateur peut considŽrer bien sŽvre sa condamnation par le Tribunal de Nuremberg ˆ 20 ans d'emprisonnement. Le r™le du Dr. Ernst-GŸnter Schenck, mŽdecin-colonel SS (Christian Berkel dŽjˆ un des premiers r™les dans Das Experiment dÕOliver Hirschbiegel), est encore plus clair : dans la tourmente, il rŽagit en vŽritable soldat, homme d'action et d'honneur (d'Žvidence, il ne se souvient plus de la devise inscrite sur son poignard de SS[19]) et en mŽdecin pour affronter la barbarie ˆ plusieurs reprises avec dŽtermination et courage mais hŽlas en vain.

 

Poursuivant cette logique ˆ la fois narrative et idŽologique, la reprise de l'antagonisme entre les officiers de l'extŽrieur qui combattent et plaident pour la modŽration et le FŸhrer et ses proches qui sombrent dans une folie trs cinŽmatographique (les scnes d'orgie !) s'avre fonctionnelle car ce schŽma narratif a ŽtŽ utilisŽ de nombreuses fois dans les rŽcits hollywoodiens ou allemands se dŽroulant dans l'armŽe allemande pour opposer des nazis fanatiques et dŽvoyŽs aux officiers de la Wehrmacht dont la droiture reprŽsente les vertus du peuple allemand (Cf. les films consacrŽs ˆ Rommel ou ˆ Canaris). Parfaitement intŽriorisŽ par les spectateurs du monde entier, ce schŽma permet au film de fonctionner en rendant la fiction facilement intelligible et par consŽquent opŽrationnelle.  En effet, dans Der Untergang, le scŽnario n'hŽsite pas ˆ utiliser ce ressort dramaturgique alors mme qu'il ne reste plus autour et ˆ l'intŽrieur du Bunker que des SS[20] et le haut Etat-Major gŽnŽral. Si, dans ces fictions classiques, l'analyste peut dŽjˆ lŽgitimement douter de la ferveur dŽmocratique des gŽnŽraux allemands qui ne s'aperoivent qu'ˆ partir de juillet 1944[21] du caractre odieux du rŽgime qu'ils servent avec zle depuis tant dÕannŽes, il devient impossible de croire qu'une parcelle l'humanitŽ puisse subsister dans ce dernier carrŽ de combattants nazis. Visage d'aigle, dŽtermination, courage, lÕuniforme souillŽ par les combats, le SS-BrigadefŸhrer Wilhelm Mohnke (AndrŽ Hennicke) incarne un vrai soldat, presque un juste si les connotations de ce terme rendaient son utilisation obscne pour un officier supŽrieur SS. C'est pourtant dans ce type de logique que Der Untergang entra”ne le spectateur sans autre forme de pudeur ; l'efficacitŽ du rŽcit passant avant tout. En consŽquence, la condamnation ˆ mort et lÕexŽcution des officiers gŽnŽraux en chef, Keitel et Jodl, qui n'ont fait qu'obŽir comme des marionnettes (dans le film) peut mme appara”tre inique ˆ un spectateur qui ne ma”triserait pas l'histoire de la deuxime guerre mondialeÉ Combien sont-ils dans ce cas sur les millions de spectateurs qui se pressent dans les salles du monde entier ?

 

Les deux personnages principaux de Der Untergang d'une part Adolf Hitler et Traudl Junge, la jeune secrŽtaire d'autre part rŽclament un dŽveloppŽ particulier. Si des acteurs prestigieux comme Alec Guinness[22] ou Anthony Hopkins[23] pour les plus connus ont dŽjˆ personnifiŽ Hitler dans un film de fiction, l'incarnation hallucinante d'Adolf Hitler par Bruno Ganz fera date. La composition est tellement achevŽe que le spectateur oublie aisŽment la convention du jeu et annule les interprŽtations prŽcŽdentes ˆ tel point que la prestation de Bruno Ganz peut donner l'impression qu'elle est la premire vŽritable personnification du Mal absolu. Sans compter que la plupart des spectateurs ne sont pas des cinŽphiles et n'ont, par consŽquent, pas de mŽmoire cinŽmatographiqueÉ Enfin, Der Untergang est le premier grand film consacrŽ ˆ Hitler aprs la rŽunification et ˆ sÕinscrire dans cette pŽriode si particulire pour la conscience nationale allemande.

 

Ds l'apparition de Bruno Ganz dans les premires minutes du film, le mimŽtisme est parfait. L'accent autrichien et ses cŽlbres roulements de "r" signent la langue du FŸhrer. La gestuelle, les tics et les tremblements de la main, ses sautes d'humeur qui le font passer de l'abattement complet ˆ la rage folle disent la dŽcrŽpitude physique et morale. Tout est "vrai" d'autant que le rŽalisateur ne manque pas de tourner les scnes attendues comme la dernire bande d'actualitŽ rŽalisŽe lors de la remise de mŽdailles ˆ l'extŽrieur du Bunker et d'y faire figurer l'opŽrateur filmant la cŽrŽmonie, mise en abyme convenue : le FŸhrer pince affectueusement la joue du jeune hitlŽrien comme l'aurait fait l'Empereur pour un vieux grognardÉ Bref, le FŸhrer est humain et la fiction a, par dŽfinition, la possibilitŽ de le faire ressentir aux spectateurs. Qu'il y ait eu dŽbat sur ce point qui peut para”tre secondaire, en Allemagne montre bien ˆ la fois la vigilance sur toutes les questions portant sur la pŽriode et la "qualitŽ" du film (l'interprŽtation magistrale de Bruno Ganz, la puissance de la superproduction) qui font oublier les autres films allemands ayant dŽjˆ reprŽsentŽ Hitler[24]. Le cinŽphile hŽsite entre deux sentiments: l'admiration pour la prestation formidable d'un acteur admirŽ et le rejet par rapport au personnage interprŽtŽ et forcŽment ha•. Cette participation affective contrariŽe pourrait remettre en cause l'Žconomie du rŽcit, son efficacitŽ. Heureusement pour la force de sŽduction du film, elle peut jouer ˆ plein avec la narratrice principale, Traudl Junge (Alexandra Maria Lara), la petite secrŽtaire.

 

Une partie du scŽnario a ŽtŽ Žcrite ˆ partir des mŽmoires de Fraulein Junge publiŽes sous le titre "Bis zur letzten Stunde" et c'est ˆ elle que revient l'honneur d'ouvrir et de cl™turer le rŽcit : en voix off au dŽbut, puis Traudl Junge appara”t "pour de vrai" dans un entretien extrait d'un excellent documentaire de Andre Hellers consacrŽ ˆ l'ŽvŽnement, "Im toten Winkel", le spectateur comprend alors que la voix du dŽbut Žtait celle de la vŽritable narratrice. L'effet de rŽel est trs rŽussiÉ Le film feint d'adopter le point de vue de Traudl Junge et se prŽsente comme une mise en images du tŽmoignage dÕune des protagonistes du drame. Le choix de la narratrice remplit une fonction idŽologique et narrative simple et efficace : le public peut vivre ces heures tragiques ˆ travers des yeux innocents et le rŽcit est validŽ par un tŽmoin direct. LÕidentification s'effectue sans aucune mauvaise conscience. Le rŽalisateur utilise tous les ressorts cinŽmatographique pour permettre la participation affective des spectateurs et cela Ad Nauseum : pour gŽnŽrer du suspens lorsqu'elle s'enfuit du bunker (mais pourquoi porte-t-elle encore ce casque SS qui la dŽsigne ˆ la vindicte des hordes soviŽtiques ?) ou doit traverser les lignes russes (Elle a enfin ™tŽ son casque et lÕa remplacŽ par un bonnet pour couvrir ses beaux cheveux, mais surtout quÕelle ne regarde pas la soldatesque dans les yeux !) et pour terminer par un happy-end inespŽrŽ qui donne au spectateur, aprs l'horreur de la fin du monde quÕil vient de vivre, un petit plaisir sur lequel il restera. Oliver Hirschbiegel n'hŽsite pas ˆ tourner la fin la plus conventionnelle possible: un enfant blond prend par la main Traudl et l'aide ˆ franchir la ligne (les russes mme ivres respectent les mres de famille !), trouve une bicyclette et ensemble ils fuient en vŽlo dans la virginitŽ de la fortÉ

 

Le premier concernŽ, le public allemand, pris dans la machine fictionnelle, ne peut que partager avec Traudl Junge son innocence, sa na•vetŽ. La petite munichoise arrive dans le rŽcit ds la premire scne pour subir un entretien d'embauche qui se transforme vite en finale d'un concours de Miss o la gagnante est embrassŽe par les dauphines raviesÉ Lorsque nous la retrouvons dans la sŽquence suivante, plus de deux annŽes et demi de guerre se sont dŽroulŽes et elle n'a pas changŽ, pas une ride, pas le soupon d'une rŽflexion sur son r™le et les t‰ches qu'elle remplit (les lettres qu'elle tape ont un contenu terriblement, au sens premier du terme, explicite). Dans Der Untergang, la petite secrŽtaire d'Hitler possde toutes les vertus pour incarner le peuple: elle subit le charisme du FŸhrer sans trop savoir pourquoi, elle est abusŽe ˆ son cÏur dŽfendant, elle ne fait rien de vraiment malÉ Mme ˆ ses propres yeux, ses motivations ne sont pas claires : elle ne sait pas s'expliquer pourquoi elle a dŽclarŽ qu'elle resterait aux c™tŽs d'Hitler jusqu'ˆ la fin. Le casting est parfaitement cohŽrent avec le discours : la na•vetŽ du personnage est soulignŽe par la jeunesse dans le mŽtier de Alexandra Maria Lara et son jeu limitŽ alors qu'elle a face ˆ elle deux actrices confirmŽes pour jouer des femmes plus mžres et plus intŽressantes d'un point de vue dramatique.

 

A la fin, le jeune garon, qui aide Traudl ˆ passer la ligne, est Peter le jeune hitlŽrien dŽcorŽ de la croix de fer. Il est dŽsormais orphelin car les brutes nazis (elles sont conduites par un gros porc en costume bavarois) ont pendu son pre et abattu sa mre, ses parents aimants, et il peut donc se choisir une jolie jeune mre de substitution[25]. Ce sont bien deux innocents qui, en se prenant par la main, rŽconcilient le monde du Bunker et celui de lÕextŽrieur, qui survivent et qui vont continuer lÕAllemagne. Ce happy-end est lourd de sens.  

 

En choisissant de faire jouer les tensions dramatiques ˆ l'intŽrieur du Bunker et en construisant un extŽrieur presque totalement indiffŽrenciŽ[26], Der Untergang donne ˆ Traudl Junge principalement et secondairement au jeune hitlŽrien, la fonction de reprŽsenter le peuple allemand : pas totalement innocent (Mme si elle a ŽtŽ acquittŽe ˆ Nuremberg, les propos de la vŽritable Traudl Junge sont explicites en ce sens : Sophie Scholl avait le mme ‰ge qu'elle lorsqu'elle a ŽtŽ guillotinŽe) mais pas vraiment coupable non plus (sa croix de fer, Peter lÕa obtenue en combattant lÕennemi dans les rues de Berlin). Comme eux aussi subissent les peurs et les misres de la guerre ˆ cause de l'acharnement des nazis et de la brutalitŽ des conflits modernes, ils sont en quelque sorte punis et lavŽs, par consŽquent, de leurs fautesÉ  On peut trouver la colre de Wim Wenders vraiment salutaire.

Jean-Marie Tixier

Ma”tre de ConfŽrences UniversitŽ Montesquieu Bordeaux 4

PrŽsident du CinŽma Jean Eustache - Pessac

Der Untergang ou La ChuteÉ d'une Nation

in Stephan Martens (Žd.), La France, lÕAllemagne et la Seconde Guerre mondiale : quelle mŽmoire ?, Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, 2007, pp. 147-162.

 



[1] - Sadowa met un terme au projet de construction dÕune grande Allemagne et il faut attendre l'Anschluss pour que l'Autriche soit intŽgrŽe au Reich. Par ailleurs, mme les nationalistes allemands les plus exaltŽs n'ont jamais revendiquŽ la Suisse alŽmanique. Quant aux vendŽens, la RŽpublique a du leur expliquer avec force la validitŽ du " vouloir vivre ensemble" et surtout la conscription qui allait avec.

[2] - Explication qui perdure tant elle est fonctionnelle: Ç Ce peuple sur lequel un groupe de criminels a pris le pouvoir par le biais de fausses promesses de grandeur future et de retour ˆ lÕhonneur, lÕimportance et la prospŽritŽ de la nation, mais aussi ˆ travers la terreur et lÕintimidation, avec pour rŽsultat que notre peuple a ŽtŽ utilisŽ et abusŽ comme un instrument de leur soif de destruction et de pouvoir. È Beno”t XVI ˆ Auschwitz le 29 mai 2006.

[3] - Ç En rŽalitŽ, le "peuple", en tant qu'expression d'une volontŽ unique et de sentiments identiques - force quasi naturelle qui incarne la morale et l'Histoire -, n'existe pas. Il existe des citoyens qui ont des idŽes diffŽrentes, et le rŽgime dŽmocratique consiste ˆ Žtablir que celui qui gouverne est celui qui a obtenu le consentement de la majoritŽ des citoyens. Non du peuple, mais d'une majoritŽ qui peut parfois tre obtenue non par le verdict des chiffres mais par les rŽpartitions des voix dans un systme uninominal. Les citoyens sont reprŽsentŽs, proportionnellement, au Parlement par ceux qu'ils ont Žlus. En revanche, en appeler au peuple signifie construire un simulacre : Žtant donnŽ que le peuple en tant que tel n'existe pas, le populiste est celui qui se crŽe une image virtuelle de la volontŽ populaire. Mussolini le faisait en rassemblant piazza Venezia cent ou deux cent mille personnes qui l'acclamaient et qui, recrutŽes en tant qu'acteurs, jouaient le r™le du peuple. D'autres peuvent crŽer l'image du consensus populaire en jouant sur les sondages ou simplement en Žvoquant le fantasme d'un "peuple". En procŽdant ainsi, le populiste identifie ses projets personnels avec la volontŽ du peuple. Ensuite, s'il y parvient (et souvent il y parvient), il transforme une large part des citoyens en ce peuple qu'il a inventŽ. Car les gens sont fascinŽs par une image virtuelle ˆ laquelle ils finissent par s'identifier.È Umberto Ecco, L'Espresso, Rome 2003, in Courrier International, 04 dŽcembre 2003, n¡683.

[4] - " a choisi son destin lui-mme et n'a rien mŽritŽ d'autre ".

[5] - Selon la pertinente expression de lÕhistorien anglais, Alan Bullock : "Hitler fut poussŽ vers le pouvoir par des intrigues dÕescalier de service."

[6] - Aux dernires Žlections "libres" du 6 novembre 1932, le NSDAP obtient 33,1% des suffrages et 196 siges au Reichstag (presque 12 millions de voix certes mais cela ne constitue qu'une majoritŽ trs relative et, par consŽquent, ne suffit pas ˆ "incarner le Peuple allemand"). En face, le KPD avec 16,9% des voix et 100 Žlus, le SPD avec 20,4% et 121 Žlus reprŽsentent plus d'Žlecteurs et obtiennent plus de siges mais ils restent profondŽment divisŽs. Le 30 janvier 1933,  Hindenburg nomme Hitler comme chancelier ; aprs lÕincendie du Reichstag le 27 fŽvrier attribuŽ ˆ un militant communiste, Hindenburg dŽcrte lՎtat dÕurgence, "die Reichstagsbrandverordnung", en sÕappuyant sur lÕarticle 48 de la constitution de Weimar et donne ˆ Hitler les pouvoirs dont il a besoin. La terreur nazie devient la loi de l'ordre nouveau et les premires victimes sont allemandes : syndicalistes, communistes (le KPD est interdit et ses militants dont les dŽputŽs membres du Reichstag, sont pourchassŽs et emprisonnŽs), socialistes, anarchistes (pote, publiciste anarchiste et issu dÕune famille de confession juive, Erich MŸhsam est arrtŽ ds le 28 fŽvrier 1933 et assassinŽ dans la nuit du 9 au 10 juillet 1934 dans le camp de concentration de Orianenburg). Le Reichstag est dissout et de nouvelles Žlections sont organisŽes, dans ce climat de rŽpression brutale, le 5 mars. Le NSDAP nÕobtient toujours pas la majoritŽ (43,91% des suffrages et 288 siges sur 647) mais Hermann Gšring est Žlu PrŽsident du ReichstagÉ Le vote des pleins pouvoirs le 24 mars 1933 permet ˆ Hitler de se passer du parlement o il nÕaura jamais rŽussi ˆ y gagner  une majoritŽ entirement dŽvouŽe ˆ sa cause.

[7] - Comment peut-on lire dans les colonnes du Monde (mercredi 5 janvier, p.25), sous la plume de Jacques Mandelbaum, le critique cinŽmatographique :  "une Allemagne martyrisŽe, victime presque malgrŽ elle de ce rŽgime fanatique qu'elle aura pourtant – mais le film ne le dit pas – portŽ triomphalement au pouvoir et durablement soutenu" ? Cette mŽconnaissance de lÕhistoire de la part dÕun journaliste en dit long sur la puissance de lÕidŽologieÉ

[8] - LÕhistoire du rapport ƒtat-LibertŽ en Europe, par Erwan QuŽinnec (dipl™mŽ de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, enseignant-chercheur en sciences de gestion mais pas en histoire visiblement !) in Le QuŽbŽcois Libre, MontrŽal, 15 juin 2004, n¡143. 

[9] - Sur la 4me de couverture et page 3 de La rŽsistance anarcho-syndicaliste allemande au nazisme, collectif, Editions du Monde Libertaire, avril 2001.

[10] - LÕExpress, n¡2865 du 1er juin 2006, p.60.

[11] - Une partie de lÕhŽritage que George W. Bush a reu de son grand-pre, Prescott Bush, provient de lÕexploitation dÕune usine installŽe ˆ Oswiecim et surexploitant le travail forcŽ des prisonniers dÕAuschwitz. Lire : Antony C. Sutton, Wall Street and the Rise of Hitler, New York, Arlington House Publishers, New Rochelle, 1976, Charles Higham, Trading with the Enemy, An Expose of the Nazi-American Money Plot 1939-1944, New York, Delacorte Press, 1983.

[12] - Dans Die Sehnsucht der Veronika Voss (1982), la nouvelle Allemagne prŽtend soigner l'ancienne (l'essentiel du rŽcit se dŽroule dans une clinique psychiatrique), en l'espce un couple de vieux juifs rescapŽs des camps, les victimes oh combien emblŽmatiques donc des Nazis, et Veronika Voss, une actrice cŽlbre ayant collaborŽ avec le rŽgime. En rŽalitŽ, l'Allemagne nouvelle construit sa richesse en cannibalisant l'ancienne pour mieux s'accaparer ses biensÉ MŽtaphore terrible de la RFA!

[13] - Dans l'Allemagne nazie gr‰ce ˆ son engagement politique (ˆ 16 ans en 1931, il adhre ˆ la jeunesse hitlŽrienne et ˆ 20 ans, Žtudiant en droit, il entre ˆ la SS sous le matricule 227014), Hans Martin Schleyer a fait une carrire remarquable : il est chargŽ du dŽmembrement Žconomique de la TchŽcoslovaquie alors qu'il n'a pas encore trente ans. A la fin de la guerre, aprs trois ans d'emprisonnement sans procs en tant que haut-fonctionnaire nazi, il reprend sa carrire dans l'industrie automobile, chez Daimler-Benz qui le conduit en 1973 ˆ la tte du patronat allemand.

[14] - Dans l'histoire de la RŽpublique, l'Etat franais de Vichy constitue, selon la version officielle, une "parenthse" refermŽe ˆ la LibŽration. La pŽriode n'a durŽ que 4 ans et continue pourtant de poser question, de travailler la conscience nationale tant l'artifice de l'explication appara”t comme trop simplificateurÉ Le parallle avec l'histoire allemande est heuristique car la France a connu les deux mythes utilisŽs dans les deux Etats allemands mais dans une succession temporelle : le tous rŽsistants du GŽnŽral de Gaulle a ŽtŽ remplacŽ par tous des planquŽs de Giscard d'Estaing, tous des consommateurs prŽoccupŽs par leur estomac. La mort de Charles de Gaulle avait levŽ les interdits et permis une rŽvision du passŽ glorieux qu'il incarnait. Dans le cinŽma de fiction, c'est Lacombe Lucien qui a ŽtŽ chargŽ de commettre le meurtre rituel du "Pre Tranquille" avec la caution "vŽriste" du film de montage Le Chagrin et la PitiŽ. Plus tard au nom du "rŽalisme", les hŽros seront stigmatisŽs dans un film inf‰me de Claude Berri, Uranus (1990). Ce retournement permet de faire l'impasse sur la question de la rŽsistance et surtout de dŽlivrer un discours frelatŽ : si les Franais se sont tous conduits en salauds au fond personne ne l'a vraiment ŽtŽ. La culpabilitŽ se dissout lorsqu'elle est partagŽe par tous; elle n'existe plus. Dialectique bien confortable pour les vŽritables coupables qui sont, comme en Allemagne, amnistiŽs gŽnŽreusement. RemplacŽe par le recours ˆ l'Žternel humain, ˆ une mŽtaphysique de comptoir, la rŽflexion historique est expulsŽe et barrŽe. Claude Berri n'a pas manquŽ, du reste, de souligner l'actualitŽ de son film qui dŽmontrait, selon lui, la per­manence des comportements : "Uranus est, avant tout, une parabole. C'est l'‰me humaine qui est en cause" (TŽlŽrama, n¡2135, 12 dŽcembre 1990, p. 34). Et pour faire bonne mesure, cette ‰me est noire conformŽment ˆ la tradition occi­dentale. Foncirement mauvaise (elle est responsable de la chute !), la nature humaine justifie et nŽcessite l'existence de l'Etat, sans qui, l'homme Žtant un loup pour l'homme.... l'antienne est bien connue.

[15] - Lorsque le chiffre de trois millions de spectateurs a ŽtŽ atteint en Allemagne, le dramaturge Peter Zadek a laissŽ Žclater sa colre: "Die drei Millionen coolen Deutschen, die den Film "Der Untergang" ohne zu protestieren gesehen haben, sind die perfekten Nachkommen der mehr als drei Millionen Deutschen, die Hitler 1933 gewŠhlt haben" (numŽro de dŽcembre du magazine Cicero). (Traduction libre: "Les trois millions d'Allemands cool qui ont vu "Der Untergang" sans protester, sont les parfaits descendants des plus de trois millions d'Allemands qui ont votŽ pour Hitler en 1933").  Quant ˆ Wim Wenders, sa critique est radicale ˆ la mesure de la pertinence de son point de vue de cinŽaste (Cf. Die Zeit du 21 octobre et LibŽration,  du 1er dŽcembre 2004).

[16] - Comme cÕest trop souvent le cas, les autres victimes, tziganes, politiques, homosexuels, aliŽnŽs, ne sont pas mentionnŽes.

[17] - Il est tellement sŽduisant et comme Magda le reoit nue sous sa couette, on peut se demander si ces deux lˆ n'ont pas eu une "affair" comme disent les AmŽricainsÉ Mais, le rŽalisateur ne s'arrte pas heureusement car nous ne sommes pas dans un feuilleton tŽlŽ.

[18] - Un nazisme modŽrŽ (sic !) ˆ la Albert Speer aurait-il pu survivre ?

[19] - "Meine Ehre hei§t Treue" : Mon honneur sÕappelle fidŽlitŽ, fidŽlitŽ au FŸhrer bien sžr !

[20] - Sans doute, est-ce pour ne pas troubler les spectateurs du monde entier, que l'on n'entend pas parler franais dans le film. Pourtant les SS franais de la division Charlemagne ont participŽ ˆ la dŽfense du BunkerÉ Il importait surtout que l'Žpisode des derniers jours d'Hitler reste strictement une affaire allemande et, pour se faire, de ne pas prendre en compte la dimension "guerre civile" ˆ l'Žchelle europŽenne de la deuxime guerre mondiale trop compliquŽe ˆ gŽrer dÕun point de vue fictionnelle et idŽologique. En effet, les historiographies officielles ne peuvent pas prendre en compte les participations croisŽes des nationaux dans le camp adverse. Elles jettent, par consŽquent, un voile pudique sur lÕengagement des Allemands dans la rŽsistance franaise, principalement dans la section Travail Allemand de la MOI. Pourtant, les rŽsistants qui avaient tenu ˆ placer en tte du dŽfilŽ de la libŽration ˆ N”mes, le 4 septembre 1944, Otto KŸhne, lieutenant colonel FFI commandant dÕun maquis de Lozre et deux de ses compagnons, voulaient signifier que leur combat dŽpassait le strict cadre national. "De la rŽsistance ˆ la rŽvolution" en quelque sorte !

[21] - Sur la conjuration des gŽnŽraux du 20 juillet 1944, le romancier Friedrich Reck-Malleczewen, (mort le 17 fŽvrier 1945 ˆ Dachau) a Žcrit un texte dŽfinitif auquel il nÕy a rien ˆ ajouter : "CÕest un peu tard, Messieurs vous qui avez fait ce destructeur par excellence de lÕAllemagne, vous qui lui avez couru aprs tant que tout allait bien, vous qui, tous officiers de la Monarchie, avez prtŽ, sans aucune seconde dÕhŽsitation, tous les serments quÕon demandait de vous, vous qui tes volontairement devenus les mŽprisables laquais dÕun criminel responsable de lÕassassinat de centaines de milliers dՐtres humains et sur qui psent les lamentations et la malŽdiction de la terre entireÉ"

[22] - Hitler : The Last Ten days de Ennio de Concini (1973).

[23] - Dans The Bunker de George Schaefer (1981), lÕinterprŽtation dÕAnthony Hopkins avait dŽjˆ ŽtŽ saluŽe comme la meilleure. En 1982, un tŽlŽ film amŽricain, Inside the Third Reich rŽalisŽ par Marvin J. Chomsky, dispose dÕune distribution prestigieuse. Dans ce film centrŽ autour dÕAlbert Speer interprŽtŽ par Rutger Hauer et John Gielgud aux deux ‰ges de sa vie, Hitler nÕa pas le premier r™le ; il est pourtant interprŽtŽ par Derek Jacobi qui, sans tre trs connu du grand public, est un immense acteur qui a eu lÕinsigne honneur dՐtre anobli par la Reine en 1994. Enfin en 2002, Max rŽalisŽ par Menno Meyjes choisit de reprŽsenter un Hitler encore jeune (Noah Taylor) dans lÕimmŽdiat aprs-guerre.

[24] - Le film de G.W. Pabst, Der letzte Act (1955 avec Albin Skoda dans le r™le dÕHitler), qui reprend exactement la mme pŽriode et celui de Hans JŸrgen Syberberg, Hitler - ein Film aus Deutschland (1977) sont sžrement les plus marquants. Mais le cercle des spectateurs ayant conservŽ un souvenir prŽcis de ces films ou les ayant mme simplement vus (le film de Pabst n'a pas ŽtŽ distribuŽ en RDA et n'a pas attirŽ grand monde en RFA. Quant ˆ celui de Syberberg sa facture trs "recherche" ne pouvait toucher qu'un public restreint) est encore plus Žtroit que pour les films anglo-saxons.

[25] - Ou une grande sÏurÉ Du point de vue idŽologique, on peut lire Allemagne annŽe zŽro comme la suite fictionnelle de Der Untergang.

[26] - Edelwei§ Piraten (Niko BrŸcher, 2004) choisit au contraire de reprŽsenter la rŽsistance dÕun groupe de jeunes allemands dans les ruines de Cologne. HŽlas, le film nÕest toujours pas sorti en FranceÉ