Tous les films pour tous !

Chaque annŽe environ 500 films nouveaux sortent sur les 5280 Žcrans franais avec des bousculades fatales pour les films fragiles, principalement entre octobre et janvier, pŽriode de forte frŽquentation. Pour les films les plus commerciaux, lÕoffre saturante est devenue la rgle : des centaines de copies pour quelques semaines dÕexploitation afin de profiter ˆ plein de la promotion dont les cožts nÕont cessŽ dÕaugmenter.

 

Ce phŽnomne mondial est liŽ ˆ la recherche dÕun retour rapide sur des investissements de plus en plus considŽrables (les entrŽes en salle constituent la recette initiale qui conditionnent les suivantes : cÕest lÕeffet vitrine) et ˆ la prŽdominance de la tŽlŽvision dans le marketing (le flux tŽlŽvisuel dŽmode aussi rapidement quÕil promeut). En pleine incertitude, les spectateurs occasionnels se concentrent sur un tout petit nombre de films qui rŽalisent lÕessentiel des recettes et seuls les assidus se risquent ˆ la diversitŽ.

 

Si cette situation nÕest pas nouvelle (ni mme propre au cinŽma : toute lՎconomie de la culture est concernŽe), elle sÕaccŽlre et sÕavre pŽnalisante pour les petits films qui peinent ˆ se frayer un chemin vers les Žcrans. LorsquÕils ont enfin rŽussi, ils nÕy demeurent pas suffisamment longtemps pour trouver leur public car ils sont remplacŽs par des films plus immŽdiatement rentables. Cette situation dŽsastreuse est ˆ nouveau dŽnoncŽe par une pŽtition Į LibŽrons les Žcrans ! Č ˆ lÕinitiative de lÕACID (Agence du CinŽma IndŽpendant pour sa Diffusion) qui a dŽjˆ recueilli plus de 200 signatures de cinŽastes et de quelques producteurs et distributeurs. La pŽtition se termine par une proposition et une seule : Į Pour que le cinŽma vive dans sa diversitŽ, exigeons des instances de rŽgulation quÕaucun film nÕoccupe plus de 528 Žcrans. Č

 

Un Žcran sur dix semble une mesure pragmatique. Malheureusement, elle ne prend pas en compte la rŽalitŽ de la diversitŽ du cinŽmaÉ en salle, pire, la menace.  Les 5280 Žcrans sont rŽpartis de manire trs inŽgale entre 2167 Žtablissements. Loin de Paris, il existe des petits cinŽmas de quelques Žcrans voire dÕun seul dans les banlieues ou dans les petites villes. Afin de diversifier leur offre, leurs exploitants multiplient les sŽances et arrivent ainsi ˆ proposer ˆ c™tŽ des films porteurs qui font des entrŽes, des films plus difficiles. Dans le meilleur des cas, les recettes des films commerciaux Žquilibrent le compte dÕexploitation ; le plus souvent, elles permettent juste de ne pas trop dŽpendre des subventions dՎquilibre quÕil faut obtenir des pouvoirs publics et qui sont toujours sujettes ˆ une remise en question.

 

Par ailleurs, certains succs trs populaires sont rŽalisŽs par dÕexcellents films (le public nÕa pas forcŽment tort !) dont on ne voit pas au nom de quels principes, on interdirait lÕaccs aux spectateurs des petites salles. Enfin, ces films porteurs gŽnrent des recettes pour le fonds de soutien qui finance, entre autres, les films franais.

 

Cas dՎcole! A Sainte Foy la Grande, La Brche, une salle municipale, prŽsente chaque annŽe sur son unique Žcran plus de 170 films y compris ceux faisant partie des dispositifs scolaires mis en place par le CNC et lÕEducation Nationale (Ecole, Collge, LycŽen & CinŽma). Cette semaine, Les Choristes et Immortel font les recettes qui permettent de prendre le risque de Ma vie sans moi et Khanosh Pani en VO bien sžr. Demain, si La Brche nÕa plus accs aux films porteurs, il devient politiquement impossible de combler le dŽficit chronique dÕun cinŽma dont la programmation serait rŽservŽe au public art et essai. Ce cinŽma serait condamnŽ et cÕest une fentre pour les films difficiles qui risquerait alors de se refermer. Le travail consŽquent de cet exploitant serait anŽanti et les spectateurs du pays foyen privŽs de cinŽma. Ils ne seraient pas les seulsÉ

 

RŽmunŽrŽs au pourcentage de la recette, les distributeurs servent en prioritŽ les Žcrans susceptibles de faire le plus dÕentrŽes. Si la mesure proposŽe par lÕACID Žtait appliquŽe, les petites salles seraient automatiquement exclues et, privŽes dÕapprovisionnement, condamnŽes.

 

Parmi les signataires de la pŽtition, bon nombre de distributeurs et de cinŽastes savent dÕexpŽrience le travail que les salles indŽpendantes effectuent pour dŽfendre leurs films. Tenus ˆ lÕaffiche plus longtemps que dans la grande exploitation, les films indŽpendants rŽalisent, sur le long terme, leurs plus beaux rŽsultats dans les salles qui effectuent un vŽritable travail dÕaccompagnement du cinŽma. Film argentin de Juan JosŽ Campanella, Le Fils de la mariŽe est prŽsent au cinŽma Le Royal de Biarritz depuis sa sortie nationale le 27 janvier.

 

Comment une distributrice comme Mima Fleurent (Colifilms) peut-elle imaginer un seul instant quÕil suffirait de rŽduire le nombre de copies pour convertir la grosse exploitation prŽsente sur le BAB ˆ la nŽcessitŽ du travail de fond pour la dŽfense du cinŽma de qualitŽ ? A chacun son mŽtier ! Et par pitiŽ, ne compromettons pas le travail effectuŽ depuis plus de 20 ans sur le terrain.

 

Jean-Marie Tixier

PrŽsident du CinŽma Jean Eustache de Pessac

(Carte blanche dans Sud-Ouest du lundi 12 avril 2004, p.1-9)