La Carte d'Accs IllimitŽ au CinŽma

 

Le dŽveloppement des Multiplexes remet en cause l'Žquilibre des forces dans l'exploitation cinŽmatographique; garanti par la puissance publique, cet Žquilibre prŽcaire a permis l'existence de nombreuses salles de cinŽma lˆ o un marchŽ trop restreint ne justifiera jamais l'investissement d'un grand groupe. En rŽponse ˆ la mobilisation que cette menace a engendrŽe, les pouvoirs publics n'ont proposŽ qu'une rŽponse dŽrisoire: la mise en place des CDEC (Commissions DŽpartementales d'Equipement CinŽmatographique) chargŽs d'autoriser les projets de nouvel Žquipement. Il s'agit lˆ d'une indŽniable rŽgression. Simple transposition de la loi Royer sur l'implantation des grandes surfaces, la loi sur les Multiplexes rŽduit ˆ nouveau l'exploitation cinŽmatographique ˆ sa seule dimension commerciale et, surtout, l'instauration des CDEC n'a en rien endiguŽ la prolifŽration des Multiplexes qui a engendrŽ des situations de concurrence exacerbŽes[1].

 

ConsŽquence, la guerre des prix a fait rage d'abord de manire sporadique dans les villes o la concurrence Žtait la plus vive, puis, elle s'est gŽnŽralisŽe. Dans la mesure o toute la cha”ne de rŽmunŽration se fonde sur une rŽpartition au pourcentage entre ayants droit, il s'avre trs difficile d'apporter la preuve d'une vente ˆ perte mme lorsque les prix sont bradŽs ˆ 20 ou mme 10 Francs par sŽance. En revanche, les cartes proposŽes par les circuits posent un ensemble de problmes ˆ la fois juridiques et politiques.

 

La sociŽtŽ UGC a mis en vente ˆ partir du 29 mars "La carte UGC illimitŽ", carte nominative annuelle payable mensuellement (98 Francs soit 1176 Francs par an) permettant au spectateur d'assister ˆ autant de sŽances qu'il le souhaite dans toutes les salles UGC sans restriction; en contre partie, UGC s'engage ˆ payer taxes et ayants droit sur la base du tarif rŽduit habituel de 33 Francs. Un premier calcul trs simple montre qu'une utilisation de la carte trois fois dans le mois Žquivalant ˆ 99F constitue une premire entorse mineure au Code de l'industrie cinŽmatographique qui prŽvoit un plafonnement du partage de la recette fixŽ ˆ un maximum de 50%. De plus, un nouveau calcul plus ŽlaborŽ montre qu'un assidu (au sens du CNC) qui irait six fois par mois obligerait la sociŽtŽ UGC ˆ reverser plus de 100 Francs aux diffŽrents ayants droit (108 Francs exactement[2]). En fait actuellement, un titulaire de la carte se rend 4,5 fois par mois au cinŽma en moyenne; UGC doit donc dŽbourser 81,60F (18,13F x 4,5) sur les 98F encaissŽ et il reste donc 16,40 Francs qui ne reprŽsente plus que 3,64F par sŽance. Cette part exploitant de 3,64F correspond au prix d'un billet vendu au spectateur ˆ 8,5F. Si, dans ces conditions, UGC ne perd pas de l'argent, c'est que d'Žvidence le prix moyen de 35,21 Francs en 1999 pratiquŽ par les cinŽmas franais Žtait surŽvaluŽ. Cette sŽrie d'opŽrations ŽlŽmentaires ne semble pas convenir aux responsables administratifs, politiques et judiciaires qui persistent ˆ dŽclarer que la vente ˆ perte n'est toujours pas Žtablie. Quant aux dŽtracteurs du cinŽma qui trouve son prix trop ŽlevŽ, ce dernier Žpisode de la guerre des prix ne peut que conforter leur discours.

 

Pour ses promoteurs, la carte doit remplir plusieurs fonctions. Elle est destinŽe ˆ capter les habituŽs[3] au sens du CNC qui constituent le noyau de la frŽquentation :

"Ce qui est vendu, ce n'est pas le cinŽma illimitŽ, mais la frŽquentation illimitŽe de certaines salles, ce qui n'est pas la mme chose."[4]

Une fois la carte achetŽe pour une annŽe, le spectateur rŽpugnera ˆ aller dans une autre salle. En matire de lutte contre la concurrence, c'est une arme dont on peut, d'ores et dŽjˆ, mesurer l'efficacitŽ puisque le groupe UGC consolide sa position de leader sur la capitale (il passe de 38 ˆ 43% de part de marchŽ) et sur Lyon (prs de 50% de PDM), les deux villes les plus importantes pour le contr™le de l'exploitation en salle en France, contr™le qui semble tre la premire motivation de la mise en Ïuvre de la carte. Cette nouvelle situation a conduit ˆ la crŽation, le 14 dŽcembre 2000, de EuroPalaces, nouveau groupe nŽ de la fusion des deux plus anciennes entreprises de cinŽma, PathŽ et Gaumont. Pour JŽr™me Seydoux, il s'agit ainsi de "faire face aux gros acteurs" internationaux. Quant ˆ Nicolas Seydoux, "ce projet de regroupement permettra de rechercher avec les exploitants indŽpendants et dans l'intŽrt des spectateurs, une solution Žconomique solide et transparente qui valorisera l'exploitation des films en salle". Car effectivement, la question de la diversitŽ de l'offre cinŽmatographique se trouve posŽe de manire cruciale dans toutes les villes o les indŽpendants ont ˆ affronter cette nouvelle forme de concurrence. Dans cette guerre commerciale que se livrent les circuits pour dominer le marchŽ, les indŽpendants n'occupent pas le cÏur de la cible, loin s'en faut, mais, en laissant filer la mŽtaphore martiale, on peut dire que leur possible anŽantissement fera partie des dommages collatŽraux.

 

De plus, la carte doit permettre de rŽduire les effets de la concentration de la frŽquentation sur un nombre de plus en plus restreint de films. D'une annŽe sur l'autre, l'absence de quelques grands films porteurs induit une baisse importante des entrŽes. Sans Titanic et les trois films franais (Le D”ner de cons, Taxi et Les Visiteurs 2), 1999 a enregistrŽ une baisse de prs de 10% par rapport ˆ l'annŽe prŽcŽdente. Pour qui a consenti de lourds investissements, un recul de cette ampleur est difficile ˆ supporter. Avec la carte UGC, les spectateurs payent pour un an "ˆ l'aveugle", sans conna”tre la qualitŽ de la programmation ˆ venir. Ils assurent aussi au circuit une recette constante chaque mois y compris pendant la pŽriode estivale habituellement creuse (les 130 000 cartes annoncŽes reprŽsentent 13MF[5] de recette chaque mois).

 

Enfin, la carte fournit Žgalement une rŽponse au dŽbat, jamais vraiment posŽ et pensŽ au fond en France, du prix du cinŽma. Depuis la LibŽration, le prix des places en France a considŽrablement augmentŽ; en Francs constants, il a pratiquement Žtait multipliŽ par 4 avec deux paliers significatifs: les annŽes soixante pour compenser la chute des entrŽes et les annŽes soixante-dix pour accompagner la rŽnovation du parc de salles. Depuis, mme si elle s'est stabilisŽe, cette augmentation du prix a grandement contribuŽ ˆ la transformation du public qui est au cÏur de la frŽquentation (les habituŽs sont plut™t des urbains, jeunes et cols blancs). Quoi qu'il en soit, le prix des places demeure fixŽ sans tenir compte de la qualitŽ du film ˆ quelques ŽvŽnements exceptionnels prs[6]. Dans ces conditions, les spectateurs en gŽnŽral et surtout les occasionnels rŽduisent la part de risque en choisissant ˆ coup sžr. Cette situation est Žvidemment nŽfaste pour les petits films.

"L'unicitŽ du prix s'assimile ˆ un prix "prŽdateur" de la part des superproductions puisque les films cožteux sont "vendus" dans les salles au mme prix que les films ˆ petit budget. Mme si, compte tenu de la diversitŽ des gožts, cette prŽdation n'expulse pas ces derniers films, elle est susceptible de faire passer la demande pour les autres films en-dessous de leur seuil d'audience critique."[7]

En effet, tous les exploitants ont l'habitude de pratiquer une large diffŽrenciation des prix pour fidŽliser leur public; cette politique des prix joue sur les moments de frŽquentation (jours dans la semaine ou heures dans la journŽe) et/ou sur les caractŽristiques des spectateurs (Žtudiants, ch™meurs, troisime ‰ge). Dans ce contexte et jusqu'ˆ prŽsent, les salles art & essai proposaient une gamme de prix plus attractive que les circuits. Elles furent pionnires en proposant des cartes reprŽsentant plusieurs entrŽes ˆ tarif rŽduit. Par consŽquent, les films prŽsentŽs dans ces salles bŽnŽficiaient de cette tarification qui rŽduisait d'autant l'effet "prŽdateur" dŽfini par Jean-Marc Siro‘n. La nouvelle carte ™te aux indŽpendants cette qualitŽ distinctive et redonne l'initiative aux circuits en matire de prix.

 

Comme l'attestent les diffŽrents forums consacrŽs ˆ la carte sur le rŽseau internet, les consommateurs se rŽjouissent et, ˆ 4,5 entrŽes en moyenne par mois, ils sont effectivement gagnants. En revanche, les citoyens ont plus d'une raison d'tre perplexes. Mise en place sans nŽgociation prŽalable, la carte a pris tous les opŽrateurs de court et constitue une rupture dans le systme de cogestion mis en place ˆ la LibŽration entre l'Etat et les principaux acteurs Žconomiques du secteur. Evidemment, l'ensemble des salles indŽpendantes a rŽagi avec vigueur. Jugeant l'introduction de la carte "inopinŽe, soudaine et non concertŽe", Jean-Pierre Hoss, le Directeur du CNC, a saisi Francis Lamy le MŽdiateur et fait constater l'infraction par une sŽrie de procs verbaux. Catherine Tasca a pris ses fonctions le 27 mars soit deux jours avant le lancement de la carte illimitŽe. Trouvant la "dŽcision choquante", la toute nouvelle Ministre de la Culture a saisi le Conseil de la concurrence et a demandŽ ˆ la direction d'UGC de suspendre son opŽration promotionnelle qui a fini par obtempŽrer. Mais, le Conseil de la concurrence ayant liŽ sa dŽcision ˆ la rŽalisation d'un bilan effectuŽ aprs une pŽriode de fonctionnement, UGC reprend logiquement ds le 26 juillet la vente de sa carte qui s'avre vite tre une rŽussite commerciale indŽniable. La procŽdure de sanctions pour non respect de la rŽglementation engagŽe par le CNC n'empche pas les autres circuits de proposer leurs cartes. Car ils n'ont plus le choix lˆ o la concurrence est la plus vive. Gaumont et PathŽ inaugurent leurs cartes sur Nantes en aožt. DŽbut septembre, Gaumont, pourtant traditionnellement hostile ˆ ce type de pratiques, est contraint d'Žtendre sa carte ˆ ses autres salles, parts de marchŽ obligent. Le Pass proposŽ par Gaumont sur 6 mois est une formule plus attrayante pour le spectateur mais dŽpourvue de bien des avantages pour son promoteur. C'est dire l'impŽrieuse nŽcessitŽ de rŽpliquer ˆ l'initiative de la concurrenceÉ Bien qu'ayant adoptŽ une position ferme contre la carte UGC, "initiative dŽtestable", Marin Karmitz s'allie avec Gaumont et accro”t ainsi l'attractivitŽ du Pass Gaumont. InterrogŽ sur ce revirement sur Radio-France, Nicolas Seydoux l'explique par l'absence de choix car, dŽsormais dans une situation de concurrence, il n'existe plus d'autre alternative pour les indŽpendants selon le PDG de Gaumont. Ses dŽclarations sonnent, ˆ tout le moins, comme un aveu d'abus de position dominanteÉ D'autant que, depuis, EuroPalaces avec plus de 700 salles sur le vieux continent occupe la premire place dans l'exploitation. Mais pour combien de temps? Le dŽcs de Georges Raymond en ce dŽbut d'annŽe ouvre la question de sa succession et donc du rachat de son groupe que son dynamisme d'entrepreneur avait rŽussi ˆ hisser au niveau national.

 

La force des opŽrateurs qui se conjugue avec le succs fulgurant de la carte explique la rŽaction embarrassŽe des pouvoirs publics: le CNC reste en retrait et le Ministre ne sait plus quelle ligne adopter. Au dernier Congrs de la FNCF ˆ Poitiers le 28 septembre, Catherine Tasca a dŽclarŽ qu'elle avait dŽcidŽ

"de prendre des mesures pour rŽguler ces pratiques en les rendant compatibles, sous certaines conditions et garanties avec la prŽservation des grands Žquilibres auxquels nous sommes tous attachŽs."

Ces mesures ont ŽtŽ intŽgrŽes dans le projet de loi sur les nouvelles rŽgulations Žconomiques, examinŽ au SŽnat le 10 octobre. La loi prŽvoit Žgalement un durcissement des conditions d'autorisation de l'implantation des Multiplexes par la modification de la loi de juillet 1996 afin de prŽvenir "une situation de surŽquipement". Ces modifications (extension de la compŽtence des CDEC ˆ 800 siges, durcissement des contr™les, etc.) surviennent trop tardivementÉ Quant aux cartes, "toutes les formules d'abonnement devront faire l'objet d'un agrŽment prŽalable du CNC". En fait, la loi cherche ˆ garantir la transparence de la remontŽe des recettes afin de protŽger les ayants droit et la collecte de la taxe spŽciale sur chaque entrŽe. L'Etat ne veut pas perdre le contr™le des billetteries afin d'assurer une parfaite "traabilitŽ" (le terme est ˆ la mode) des entrŽes. Cet encadrement juridique d'une situation de fait constitue nŽanmoins clairement une reconnaissance de la part du Ministre, attitude traditionnelle en matire de cinŽma:

"Les dŽcisions rŽglementaires des directeurs successifs du C.N.C. et les textes votŽs ont toujours consacrŽ et lŽgalisŽ des situations de fait mal ma”trisŽes sous l'empire des rgles antŽrieures, la propension des professionnels ˆ prendre des libertŽs avec les rgles du jeu n'ayant d'Žgale que celle de l'autoritŽ publique ˆ ne pas en assurer le respect."[8]

Haut fonctionnaire, Dominique Brault a Žtabli ce constat dŽsabusŽ en faisant l'histoire de la mise en place des ententes de programmation et de leur rŽglementation. Aujourd'hui, il pourrait le reproduire mot pour mot au sujet de la carte. Le projet de loi votŽ par le SŽnat devrait tre examinŽ par l'AssemblŽe Nationale au dŽbut du premier trimestre 2001 et il faudra encore attendre pour la parution des dŽcrets d'application. La carte a donc tout le temps de s'installer alors que de lourdes hypothques demeurent.

 

Mais signe des contradictions des dŽcideurs politiques, la procŽdure lancŽe en juillet par le CNC a fini par aboutir, ˆ la surprise gŽnŽrale, le 2 novembre ˆ la condamnation d'UGC ˆ une amende d'un montant de 1,5 MF pour infraction au Code de l'industrie cinŽmatographique. Une procŽdure de sanction pour des motifs identiques est en cours contre les autres circuits qui ont proposŽ leur propre systme d'abonnement. Cette dŽcision qui se fonde sur le caractre illŽgal de ce systme de cartes arrive bien tard puisqu'elle intervient aprs le vote du SŽnat. Alors que le directeur du CNC peut prononcer la fermeture de l'entreprise, l'interdiction d'exercice pour l'exploitant ou une amende pouvant s'Žlever ˆ 20% du chiffre d'affaire, le montant de l'amende qui reprŽsente moins de 0,1% du chiffre d'affaire d'UGC[9] n'est pas de nature ˆ dissuader un groupe comme Vivendi. Surtout que par ailleurs, la possibilitŽ de soumettre ˆ l'agrŽment du directeur gŽnŽral du CNC les cartes inscrite dans le cadre d'une loi en cours de ratification, constitue une lŽgitimation indŽniable de la part de l'administration de tutelle. Dans ces conditions, il est peu probable que les circuits renoncent aux cartes, arme efficace dans la guerre commerciale qu'ils mnent, et cela d'autant qu'ils savent pouvoir compter sur leurs adhŽrents pour faire pression sur les politiques. Seul un bilan financier trs nŽgatif pourrait conduire les circuits ˆ prŽtexter de la sanction du CNC pour mettre un terme ˆ ce systme.

 

Pour autant malgrŽ l'amende, on peut toujours fermement soutenir, en plagiant Jean-Michel Frodon, que Les cartes cinŽma continuent de bafouer l'Etat[10] et, ce qui est encore plus grave pour le cinŽma, toute la politique mise en Ïuvre depuis des dŽcennies. Cette mise en pŽril d'un pan important de la politique culturelle devrait interpeller ceux qui l'ont portŽe et, notamment, les responsables locaux qui ont voulu le maintien ou l'ouverture de salles dans leur juridiction. En effet, la petite exploitation se trouve directement menacŽe pour bien des raisons. D'une part, elle ne peut pas imiter les circuits. Son nombre d'Žcrans plus restreint (2, 3 ou 4) rŽduit fortement l'attrait d'une carte. La capacitŽ en salles et des salles limite la frŽquentation sans substitution[11]. L'Žquilibre financier prŽcaire qui est souvent le sien, interdit toute vente ˆ perte qu'un circuit adossŽ ˆ un grand groupe peut envisager d'autant qu'il la compense par la publicitŽ et la vente des boissons et des pop-corn sur laquelle il rŽalise une marge plus que confortable. La petite salle ne peut compter sur la vente de dizaine de milliers de cartes pour rŽduire les effets de la sur-consommation[12]. C'est pourquoi les petits exploitants rejettent, avec force, la possibilitŽ d'tre "bŽnŽficiaires" de la carte des circuits et considrent la proposition de Catherine Tasca comme un leurre destinŽ surtout ˆ faire taire leurs rŽticences:

"Les choses Žtant ce qu'elles sont, si la profession considre que la politique d'abonnement pour amener un nouveau public est la bonne, nous devons nous donner les moyens d'ouvrir ces systmes de cartes ˆ l'ensemble des exploitants, y compris les indŽpendants."

En effet, "l'ouverture des cartes aux indŽpendants de la zone de chalandise, ˆ des conditions Žquitables et sans exclusivitŽ", comme le prŽvoit la Ministre, ne peut satisfaire les indŽpendants mais pose, de surcro”t, un problme de dŽfinition ˆ la fois conceptuelle et gŽographique. La zone de chalandise d'un Žquipement commercial est dŽfinie a priori par une Žtude de marchŽ puis, certifiŽe, aprs fonctionnement, par la rŽalitŽ mme du marchŽ. Strictement Žconomique, ce concept aurait beaucoup de mal ˆ trouver un contenu juridique. En l'absence d'une dŽfinition lŽgale incontestable, qui dira la zone gŽographique d'un Multiplexe afin de le contraindre? On imagine mal les agents du CNC Žtablir pour chaque Multiplexe ses zones de chalandise (primaire, secondaire et tertiaire) toujours susceptibles de se recouper avec l'aire d'attraction d'un autre Multiplexe, afin de dŽterminer quelles sont les salles indŽpendantes pouvant bŽnŽficier d'une carte d'un circuit ou mme de plusieurs dans la mesure o les circuits acceptent de renoncer ˆ l'exclusivitŽ. Comment ensuite Žtablir de manire Žquitable la rŽpartition de la recette (les 98 Francs) sur plusieurs lieux entre plusieurs exploitants en fonction d'un nombre variable de sŽances? Trop de questions restent sans rŽponse et obrent le projet.

 

Enfin, tout le systme de la rŽpartition des recettes mis en place aux dŽbuts du sicle se trouve remis en cause. Avec deux consŽquences complŽmentaires que les opŽrateurs ne mesurent pas forcŽment. D'une part, la rŽpartition de la recette au pourcentage engendre une solidaritŽ entre tous les opŽrateurs de la filire (si le distributeur assure mal la commercialisation du film, l'exploitant est pŽnalisŽ et inversementÉ). Le systme du forfait brise cette communautŽ d'intŽrts dŽjˆ mise ˆ mal par l'essor des recettes rŽalisŽes hors la salle. D'autre part, le forfait permet, ˆ terme, de dŽconnecter la vie Žconomique du film du prix acquittŽ par le spectateur. Muni de sa carte, le spectateur n'acquitte plus le prix d'une place pour chaque film qu'il va voir. Pour justifier l'amende infligŽe ˆ UGC, le CNC a symboliquement tranchŽ: le prix de 33 Francs qui sert de base au calcul de rŽmunŽration des ayants droit, est un "prix fictif" puisqu'il ne figurait pas sur les billets dŽlivrŽs aux porteurs de carte au moment des contr™les effectuŽs[13]. LittŽralement, le film n'a plus de prix car il a ŽtŽ intŽgrŽ ˆ un ensemble de consommation. Le spectateur dans la salle adopte une conduite similaire ˆ celle du tŽlŽspectateur qui, par sa redevance, acquitte un forfait global pour tous les films proposŽs par la tŽlŽvision. Sans investissement particulier, le spectateur peut tre conduit ˆ "zapper" en quittant la salle ds qu'il dŽcroche et ˆ se conduire comme dans l'univers domestique. Du reste, UGC vient dŽjˆ de prendre des mesures pour rŽduire une sŽrie de nuisances que les directeurs des salles ont constatŽes:  adoption d'une chartre du spectateur, vŽritable rglement intŽrieur pour appeler au respect des "lieux de projection et des autres spectateurs", gel de la carte pour deux heures qui laisse libre le spectateur de sortir mais l'empche d'encha”ner aussit™t une autre sŽance (dans la mesure o il prend la peine de passer ˆ nouveau par la caisse), contr™le ˆ l'entrŽe de la carte et du billet pour Žviter le marchŽ noir, enfin suppression de la possibilitŽ de retirer les billets ˆ l'avance pour les titulaires de la carte aprs avoir constater une nette dŽperdition entre les billets dŽlivrŽs et les spectateurs effectivement prŽsents. DŽsormais, ils

"ne peuvent prendre leur place qu'une heure avant la sŽance afin d'Žviter que les gens prennent des places et ne viennent pas, bloquant ainsi des siges." [14]

Bref, ces dispositions constituent une reconnaissance de fait de la validitŽ des prŽvisions jugŽes alarmistes des opposants d'une carte qui n'a que quelques mois. Ses promoteurs vivent au quotidien la propension de ce nouveau public ˆ adopter des conduites peu compatibles, c'est un euphŽmisme, avec la salle de cinŽma et son spectacle par dŽfinition collectif... De plus, les deux dernires mesures citŽes accroissent encore le phŽnomne d'engorgement ˆ l'entrŽe des salles qui commence ˆ mŽcontenter une fraction du public.

 

LimitŽe aux recettes annexes, les spectateurs ne reprŽsentant plus que 20% des recettes, la salle pourrait tre rŽduite ˆ n'tre plus qu'une vitrine pour la commercialisation des films sur les autres supports, commercialisation qui dŽpend largement de l'effet de notoriŽtŽ acquise dans les salles. Pour faire de l'audience ˆ la tŽlŽvision ou pour bien se vendre en vidŽo, un film doit impŽrativement tre connu. C'est bien pour cela que le tŽlŽspectateur peut voir de trop nombreuse fois Pour une poignŽe de dollars en plus ou Don Camillo alors que ne lui sera jamais proposŽ un petit film inconnu. Pour un grand groupe de communication, Vivendi par exemple, la recette effectuŽe dans la salle importe moins que la notoriŽtŽ acquise lors de la sortie en salle, elle-mme liŽe au nombre de spectateurs. Dans le sport, on assiste ˆ un phŽnomne comparable; les recettes croissent de manire exponentielle et les spectateurs dans les stades n'y contribuent plus que pour une part "annexe" si bien que, demain sur les gradins, ils pourraient ne plus faire que de la figuration comme dans une Žmission de tŽlŽvision. Il ne faudrait pas que les spectateurs des salles de cinŽma en soient rŽduits ˆ cette seule fonction.

 

Maintenant que la carte UGC reprŽsente plusieurs dizaines de milliers d'abonnŽs, quel opŽrateur sera en mesure de s'opposer ˆ une rŽduction drastique de la base de calcul de la remontŽe de recettes? Si UGC constate que la forte frŽquentation constatŽe par abonnŽ perdure mme lorsque l'effet de nouveautŽ se sera dissipŽ, "il n'y a pas trente-six solutions: ou ils arrtent la carte, ou ils en relvent le prix, ou ils baissent la rŽmunŽration des ayants droit"[15]. Evidemment, la troisime solution est la plus aisŽe et si les circuits dŽcident de passer de 33 ˆ 20 Francs, quel distributeur pourra faire l'impasse sur leurs abonnŽs et s'opposer ˆ cette dŽcision unilatŽrale, quel responsable fera montre de suffisamment de courage politique pour aller contre une mesure si "populaire"?

 

Aujourd'hui, la carte qui a eu un effet bŽnŽfique sur la frŽquentation dans les grandes villes menace, ˆ terme, tous les Žquilibres fragiles du cinŽma: les indŽpendants (les salles comme les films), le financement du Fonds de soutien, les procŽdures d'aides, etc. Le cinŽma nÕa pas fini de traverser cette pŽriode trs agitŽe que dŽjˆ il entre dans une nouvelle zone des temptes, lÕavnement du numŽrique, qui s'annonce redoutable. UGC vient enfin d'tre condamnŽ pour ses entorses ˆ la rŽglementation et, dans le mme temps, le groupe Vivendi Universal, "leader mondial de la communication"[16], proclame, dans une large campagne de promotion, son entrŽe dans l're du numŽrique en utilisant comme produit d'appel le cinŽma et la possibilitŽ de "tŽlŽcharger les plus grands films de l'histoire du cinŽma sur votre tŽlŽviseur", le tout illustrŽ par un photogramme couleur de Gladiator, le dernier en date des blockbusters de UniversalÉ

 

Jean-Marie T i x i e r

Petites Affiches, n¡7, 10 janvier 2001, pp. 06 ˆ 10.

 



[1] - Cf. Jean-Marie Tixier, "Interventions publiques et rŽglementations mises ˆ mal par le dŽveloppement des Multiplexes : le cas de lÕagglomŽration bordelaise" Petites Affiches, n¡134, 6 juillet 2000, pp 19 ˆ 29.

[2] - Sur 33 Francs, un exploitant doit acquitter 3,6 F de Taxe SpŽciale, 0,33 F pour la Sacem et 14,20 F au distributeur, soit 18,13 F.

[3] - Le CNC distingue trois catŽgories de spectateurs en fonction de leur rythme de frŽquentation: les assidus qui vont au cinŽma au moins une fois par semaine, les rŽguliers qui y vont au moins une fois par mois et les occasionnels allant au cinŽma au moins une fois par an. Les habituŽs (les assidus + les rŽguliers) reprŽsentent 37,5% des franais qui frŽquentent les salles de cinŽma (environ 1 sur 2) et rŽalisent l'essentiel des entrŽes (76,8%) en 1999.

[4] - Maurice Bernard et Serge Le PŽron, CinŽma: la carte scŽlŽrate, in Le Monde, du mercredi 27 septembre 2000, p.18.

[5] - Cette somme ne sera pas rŽpartie au moment de l'encaissement entre les diffŽrents ayants droit comme le prŽvoit le Code de l'industrie cinŽmatographique et constitue une avance que le groupe peut faire fructifier en attendant son utilisation partielle ou totale.

[6] - Le prix de la place pour Titanic a ŽtŽ majorŽ de quelques Francs dans bien des salles, ce qui ne l'a pas empchŽ de rŽaliser plus de 20 millions d'entrŽes. Record absolu dans l'histoire du cinŽma en France.

[7] - Jean-Marc Siro‘n, Le cinŽma, une industrie ancienne de la nouvelle Žconomie, in Revue d'Žconomie industrielle, n¡91, 1er trimestre 2000, p.108.

[8] - Rapport rŽdigŽ ˆ la demande de Jack Lang par Dominique Brault, PrŽsident de la commission de la programmation, sur La rŽforme de la programmation cinŽmatographique, en juin 1989, p.2.

[9] - Par rapport au chiffre d'affaire de la sociŽtŽ mre, Vivendi, 1,5MF ne reprŽsente rien, ˆ peine un centime du montant avouŽ des stock options de son PDG.

[10] - Les cartes cinŽma bafouent l'Etat est le titre du texte de Jean-Michel Frodon paru dans Le Monde du mardi 19 septembre 2000, p.20.

[11] - C'est l'effet fte du cinŽma qui profite surtout aux multi-salles qui offrent la possibilitŽ aux spectateurs de se reporter sur de nombreux autres films lorsqu'une salle est complte.

[12] - Les promoteurs de la carte ont sžrement escomptŽ qu'il y aurait, ˆ la fois, des sous-utilisateurs et des pŽriodes creuses qui, sur une annŽe, compenseraient le phŽnomne de sur-consommation.

[13] - Plus que symbolique, l'argumentaire est curieux. L'arrtŽ du 4 mars 1996 qui impose de faire figurer le prix sur le billet concerne les caisses informatisŽes. Les billets que le CNC imprime et dŽlivre ˆ la demande des exploitants qui n'ont pas encore informatisŽ leur billetterie ne font pas figurer de prix depuis longtemps. Par ailleurs, une simple manipulation permet de rŽsoudre cette question sans affecter en rien le systme. 

[14] - Michel Robert, UGC CinŽ CitŽ Les Halles, in Le Film Franais n¡2851 du 13 octobre 2000, p.8.

[15] - Pierre Jolivet, vice-prŽsident des Auteurs-RŽalisateurs-Producteurs (ARP), dans LibŽration du mercredi 27 septembre 2000.

[16] - C'est la publicitŽ du groupe qui l'affirmeÉ Avec ses 173 milliards de francs de CA, le groupe se situe loin derrire les 100 milliards de dollars du groupe AOL-Time Warner qui n'est toujours pas officiellement crŽŽ un an aprs l'annonce de la fusion.